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lundi 25 février 2019

LA VIE SECRÈTE DE CARLOS CASTANEDA

    La vida secreta de Carlos Castaneda, antropólogo, brujo, espía, profeta par Manuel Carballal, éditions El Ojo Crítico, mai 2018. 

    Volumineux ouvrage de 606 pages en écriture serrée, comprenant plus de 150 photos et documents biographiques dont de nombreux inédits, cette enquête très approfondie est accompagnée d'un index onomastique utile aux recherches et d'une bibliographie. L'ouvrage est prologué par le prix Planeta 2017 Javier Serra. La couverture est l'oeuvre du célèbre illustrateur de bande dessinée Salvador Larroca.
Entre fiction et réalité, une toile complexe de personnages | Archives Manuel Carballal
    Il s'agit de la première biographie en espagnol de Castaneda, la plus complète réalisée à ce jour. Biographie d'une esquive où abondent chausse-trapes et fausses pistes, contraignant souvent Carballal à rebrousser chemin, déçu et découragé. L'auteur reconstitue un puzzle d'une incroyable complexité et n'affirme rien qui ne soit très solidement étayé, minutieusement corroboré. De son propre aveu, cette recherche a été la plus difficile et la plus pénible de sa carrière d'enquêteur. Sans le triste souvenir de son amie Concha Labarta, Manuel Carballal aurait abandonné ce travail harassant au terme de la deuxième année. L'enquête a finalement duré 5 ans et coûté à son auteur jusqu'au dernier centime de ses économies. Elle l'a conduit à travers six pays et mené à des entretiens inédits : les familles des disparues, la sœur de Castaneda, ses amis d'enfance, Byron de Ford son colocataire lorsqu'arrivé à Los Angeles, celui que ses proches surnommaient Cesar el negro ou Fashturito, devenu Carlos, vivait de petits boulots et partageait son appartement où l'on débattait déjà de choses mystérieuses. Le document se lit comme un roman policier, avec la hâte constante de lire la suite. Un début laborieux résume l'ensemble des livres de Castaneda et de ses disciples directs, mais j'ai dévoré le tout en trois jours, c'est dire ! J'ai pris contact avec Manuel Carballal pour lui signaler une petite erreur ethnographique - la seule, un exploit vu la masse d'informations qu'il lui fallait coordonner - et lui demander l'autorisation d'utiliser les documents illustrant le présent article.

    En français, nous disposons du travail de Christophe Bourseiller, Carlos Castaneda, la vérité du mensonge, ouvrage bien construit ayant fort déplu aux adeptes mais que je trouvais pour ma part encore trop complaisant et enclin à l'excuse culturelle, à l'indulgence abstraite, traits communs à de nombreux artistes commentant l'oeuvre tels le cinéaste Jodorowsky ou le prix Nobel Octavio Paz. C'est que nous avions tellement envie d'y croire, de sauver ça et là quelque bout d'authentique. Toutefois, peut-on encore relativiser après tous ces morts, toutes ces vies brisées sans pitié aucune ? C'est que le livre de Bourseiller date de 2005 et ne tient pas compte des révélations et documents mis au jour entre-temps. Afin de mieux comprendre ce qui fait l'originalité du travail de Carballal, il est indispensable de souligner quels sont les atouts forts de l'auteur et pourquoi il fallait que ce fût lui et nul autre qui étudiât la question.

Concha Labarta et le père François Brune
|Archives Manuel Carballal
    Manuel Carballal a une double formation en théologie et criminologie. Il s'est spécialisé dans les enquêtes criminelles où interviennent les croyances, l'ésotérisme et le paranormal. A ce titre, il est l'auteur d'une étude sur Les dangers de l'occultisme. Sa page facebook comporte une devise illustrant bien le fond de sa pensée : I want to believe, pero no que me engañen. Fidèle à cette approche, Carballal a étudié toutes sortes de phénomènes mystérieux ou donnés pour tels, pouvant aller des OVNIs à la santeria, des chirurgiens psychiques à Sathya Saï Baba. Ni sceptique ni béat, il se défend de tuer le mystère et le mythe car ce qui tue l'insondable, c'est la fraude plutôt que son dévoilement, aussi douloureux soit-il. Et il l'est. Par ailleurs, on remarque que Carballal ne manque pas de dénoncer aussi la fraude chez les sceptiques, moins rare qu'on ne le pense : ainsi ses courageuses positions envers le MEO (Movimiento Escéptico Organizado). Dans le film Red Lights réalisé par Rodrigo Cortés avec Robert De Niro et Sigourney Weaver, Manuel Carballal intervient en qualité de magic coach et certaines affaires étudiées par lui inspirent le scénario.

    Mais ce n'est pas tout. Carballal n'est pas étranger à son objet d'étude. Nous savons que trois groupes structurés s'étaient construits autour de Castaneda : celui de Los Angeles, celui de Mexico et le plus récent, celui de Madrid. C'est là que l'auteur a rencontré Castaneda et ses sorcières en 1994. "Carlos était mon Nahual. (...) J'ai pratiqué ses enseignements des années durant (récapitulation, tenségrité, etc). Je me suis centré sur l'art de la traque car Carol Tiggs et Kylie Lundahl assuraient que c'était là ma faculté. J'ai littéralement parcouru le monde et connu tous types de sorciers, chamanes etc, de la Sibérie à Haïti en passant par la Mauritanie, le Mexique, le Pérou, le Guatemala, Cuba, etc. J'ai expérimenté peyotl, San Pedro, LSD, etc... Non, je ne suis pas un théoricien", déclare-t-il à l'un de ses furieux détracteurs.

    Manuel Carballal a rencontré Castaneda grâce à son amie Concha Labarta, rédactrice en chef de Más Allá et directrice de Karma 7Concha intéressait vivement Castaneda. C'était pour lui l'occasion de reportages promotionnels gratuits dans des revues à fort tirage. Et très vite Concha s'investit complètement dans le néo-nagualisme toltèque. Se coupant les cheveux courts comme toutes les sorcières de Carlos, elle était rapidement devenue la présidente de l'Association pour l'Etude de la Perception, groupement autour duquel s'organisaient les visites et activités de Castaneda en Espagne. Concha Labarta est la raison de l'auteur pour ce livre d'enquête. Elle avait très mal vécu le départ de Manuel Carballal qui s'était éloigné du groupe Castaneda suite à un décevant voyage à Los Angeles et au Mexique, guidé par le nahual lui-même. Concha est morte en 2007 sans avoir revu l'auteur. Avait-elle perdu les dernières années de sa courte vie à poursuivre une chimère ? Carballal voulait en avoir le cœur net, ne pas se fier seulement aux impressions qui l'avaient tantôt éloigné du groupe. Il décida alors d'enquêter et d'écrire le livre qui aurait permis à Concha de pouvoir choisir en connaissance de cause, avec toute l'information nécessaire en main. Le résultat est dévastateur.
Certificat de baptême de Castaneda
| Archives Manuel Carballal
    La vida secreta de Carlos Castaneda n'est pas l'oeuvre vengeresse d'un ancien adepte, plein de hargne et de rancœur. C'est - pour reprendre l'expression de Juan Matus - un travail impeccable, lucide sans être cruel ; une réflexion qui, loin de s'adresser seulement aux passionnés ou détracteurs pourrait aussi servir d'avertissement et de contre-exemple à ceux qui, possédant un certain charisme, font office d'enseigner et de transmettre le "chamanisme". Derrière cette vie de maître reconnu, de star adulée et millionnaire, se dissimule l'histoire d'un échec, d'une terrible catastrophe. L'un des points forts du livre de Carballal est de mettre en lumière l'entour de l'imposture. Il ne fait pas de son ancien nahual l'unique coupable de cette plongée dans l'abysse. Il étudie aussi soigneusement les responsabilités très lourdes de l'Université de Californie, le contexte culturel favorable à la fable ainsi que le rôle littéralement diabolique des milieux d'édition.

    Jusqu'où aller trop loin, profiter d'une position ou de structures de pouvoir inquestionnables ? L'art de la traque, la folie contrôlée, l'intention, le petit tyran, l'effacement de l'histoire personnelle, le déplacement du point d'assemblage, le rôle même du nahual, tissent autour des proches du sorcier une subjugation, un dispositif de pouvoir qui loin de les libérer les aliène, les esclavise, les poussant au suicide pour inscrire le mythe dans l'histoire, à abandonner mari et enfants ou à finir comme La Gorda (Beverly Madge Ames) à l'asile psychiatrique. Une sorte d'anti-spiritualité au fond.

    Le nahual avait tout intérêt à effacer son histoire personnelle, mais pas pour les nobles raisons que nos blanches âmes imaginent. Si, empruntant le concept au Gorin-no-sho de Miyamoto Musashi, Castaneda évoque le chemin qui a du cœur, c'est pour jeter sur nous un ne-pas-voir qui lui permet discrètement d'aller en sens inverse. Le témoignage d'Amy Wallace dans Sorcerer's Apprentice : My Life with Carlos Castaneda est à cet égard des plus intéressants. On y découvre une double morale, soutenue par une magie sexuelle hyper-imputée, très significative de l'intention sectaire et manipulatrice de l'homme...

    Tout est là, sous nos yeux, mais nous voulions tellement croire et lui tellement nous subjuguer que nous n'avons pas vu. Relire l'œuvre sous cet aspect est très révélateur. Y apparaissent par endroit de déchirants aveux d'impuissance et de mythomanie. Ainsi dans Le Voyage à Ixtlan, page 39 de ma version espagnole, il confesse son désarroi :

    Le vieux avait touché une plaie ouverte dans ma vie. Je n'osai pas lui demander ce qu'il voulait dire par là ni comment il savait que je trompais tout le temps les gens... j'avouai avoir la douloureuse conscience que ma famille et mes amis me considéraient comme indigne de confiance...
    - Tu as toujours su mentir, dit-il, la seule chose qui te manquait, c'était de savoir pourquoi le faire. Maintenant tu le sais.
    - Ne voyez-vous pas que j'en ai assez que les gens me considèrent comme indigne de confiance ?
    - Mais tu es indigne de confiance, répondit-il avec conviction.

   Contre-coup à sa propension affabulatrice, Castaneda est tourmenté par la crédibilité. Agé de 42 ans, il écrit à Margaret Runyan, sa seconde épouse : "Si j'obtenais un Ph. D. devant mon nom, je pourrais dire tout ce qui me plait dans mon livre, ça aurait l'air crédible". Plus d'un chamanisant a eu depuis ce projet... En ces temps de "révolution psychédélique", les compagnons de Castaneda à l'université, les docteurs Peter Furst et Barbara Myerhoff ne se gênent pas non plus pour falsifier leurs données et orienter leurs thèses dans le sens du vent. Actuellement pour le domaine andin, je songe aussi aux docteurs Alberto Villoldo et Juan Nuñez del Prado qui atteignent des sommets en matière de fabrication de fakelore spirituel. De l'université de Mexico à celle de Cusco, en passant par l'UCLA, loin d'être le seul, Castaneda n'est que le plus célèbre, le plus sorcier aussi...
Don Juan Matus est comme "James Bond", un personnage fictif construit sur 8-10 modèles
dont Tata Cachora rencontré de 12 à 16 fois en 3 ans et demi est l'informateur principal | Archives Manuel Carballal

    Car je ne doute à aucun moment que Castaneda fût un grand sorcier, un Laïk'a comme on dit péjorativement dans les Andes. Le mesmérisme, l'hypnose, la suggestion, la magie noire, la manipulation mentale, la parapsychologie sont des sujets dans lesquels baigne Cesar el negro depuis son enfance à Cajamarca, une terre de sorcellerie et de superstition où le maléfice fait encore de nos jours la une des journaux. Des scènes vécues réellement dans la jeunesse de Carlos réapparaissent dans ses livres sous forme de récapitulation. Ainsi, une petite aventure vécue avec son ami d'enfance Alejandro Vélez Abando apparaît dans Le Voyage définitif mais totalement transformée. Devenue terre pure raffinée par imagination active, la grange de son grand-père s'actualise aussi dans son théâtre de rêve bien des années plus tard... Son cousin germain Jorge Altamiro Cueva Arana va devenir l'expert péruvien de l'hypnose thérapeutique et le premier à exercer ce métier à Cajamarca. Ils habitent la même ville, fréquentent les mêmes lieux, le même collège et sont sensiblement du même âge.

    Plus tard aux Etats-Unis et alors qu'il partage son appartement avec Byron de Ford et Oscar Rubio, Castaneda continue de se nourrir d'ésotérisme, s'intéresse au spiritisme, au ouija, à la théosophie, à l'occultisme. Il fréquente avec Byron les ateliers de Yogananda ainsi que le temple bouddhiste de Mount Washington. C'est là qu'il apprend l'existence d'un feu du dedans qui permet d'échapper à la mort et consume le corps des hommes de connaissance. La compréhension qu'il en a semble passablement déformée par son goût du phénoménal. Il lit aussi Krishnamurti et découvre Leary, Watts, Gurdjieff, Osho, Muktananda, Ram Dass, Trungpa, etc. De fait il les lira tous et leur empruntera tout ce qu'il veut sans les citer jamais. La colonne vertébrale de ses enseignements est déjà constituée dans ces années-là et elle ne doit pas grand chose au monde amérindien, malgré déjà quelques expériences de datura avec Salvador López, sorcier cahuilla de la réserve Morongo proche de Palm Springs. La description du cocon lumineux doit plus au théosophe Ramacharaka qu'aux yaquis. Planeurs et autres flyers trouvent leur origine dans la littérature sur les OVNIS plutôt que chez don Genaro ou autre informateur indien, etc. Castaneda n'a jamais eu de maître, seulement des informateurs utilisés pour l'habillage de ses romans et de sa propre imputation. Treize ans avant l'invention de don Juan Matus, il est déjà connu de ses amis comme étant un "chamane" et un homme de pouvoir, capable d'ensorceler et de maudire. Un homme dont il faut se méfier. Il serait donc vain d'imaginer que le personnage de l'anthropologue incrédule et sceptique donnant la répartie à don Juan Matus est plus réel que le reste.

    Qu'importent le vrai et le faux. Tout ce que j'imagine je le fais exister. Ainsi pourrait-on résumer l'art de rêver de Castaneda, largement inspiré des livres de développement personnel de Neville Goddard. Plus finement, "manier savamment une langue, c'est pratiquer une espèce de sorcellerie évocatoire" écrit Baudelaire. Et à la fin du premier chapitre de L'apprenti sorcier de Hanns Heinz Ewers, l'ensorceleur lance de façon anodine une flèche magique : "Je sais lire et écrire".  L'envoûtement majeur de Castaneda, c'est son oeuvre. Elle n'est pas un témoignage anthropologique mais son art de rêver et son lieu de récapitulation, pour reprendre le concept castanedien emprunté à la révision de Goddard et la rétrospection de Max Heindel. On ne peut pas ôter à cet art son caractère fascinatoire redoutable. Sans Castaneda il n'y aurait ni Star Wars ni Matrix. L'oeuvre du sorcier aura un impact considérable dans de nombreux domaines allant du cinéma à l'ésotérisme, de la musique à l'anthropologie. Par son verbe et son talent d'écriture, il va développer un pouvoir plus grand que celui de voler dans les airs, plus puissant que celui d'être à deux ou trois endroits à la fois, un pouvoir qui les comprend tous, bien que virtuellement : celui de rendre l'imaginaire réel et le réel imaginaire, celui de faire croire ce qu'il veut à presque n'importe qui. 

    Il prendra peur pourtant, suite à l'article du Times qui dévoile quelques uns de ses trucs en 1973. De là vient son souhait d'inaccessibilité et sa crainte des photographes. Mais rapidement, il comprend que rien ne peut plus l'atteindre de la vérité... ce mot vulgaire des hommes ordinaires. Tout le monde veut être trompé et lui veut tromper tout le monde, ça ne peut que marcher. Ses premiers livres se vendent déjà très bien en cette année charnière de doctorat. Âgé de 48 ans et entouré d'une nuée d'admiratrices de trente ans ses cadettes, le charismatique et presque professeur Carlos semble plier les situations à son vouloir, avoir prié saint Cupertino pour réussir aux examens ou réalisé quelque sortilège le rendant aux yeux des autres "à peine moins que Dieu", témoigne sa seconde épouse. Car malgré les révélations du Times, il obtient quand même son sésame quelques semaines plus tard. Ce n'est pas sur la base d'un vrai travail d'anthropologie mais pour son troisième roman Le voyage à Ixtlan. Il admet lui-même que ce sont des fictions : "J'ai écrit un roman" dit-il dans une lettre à sa sœur Lucy Chavez à propos de son premier livre L'herbe du diable et la petite fumée. Un tel exploit lui donne alors des ailes, le grise. Il confirme son pouvoir de subjugation. L'ère de la post-vérité et des réalités alternatives vient peut-être de naître.

    Silence de cathédrale à l'UCLA face aux objections. Castaneda va désormais passer du statut d'anthropologue à celui de prophète tout puissant d'une nouvelle religion : le nagualisme toltèque. Son quatrième livre Histoires de Pouvoir, ne comporte déjà plus les dates et précisions qu'exigerait la prétention académique. Doctorat en poche, il va abandonner le douteux contexte yaqui peyotero pointé du doigt par ses pairs pour adopter celui plus improbable encore des toltèques 2.0. Le thème apparaît comme par enchantement à partir de son cinquième livre, Le Second Anneau du pouvoir (1977). Les yaquis disparaissent définitivement sans autre explication. Les librairies déclasseront peu à peu ses productions du rayon anthropologie à celui de la littérature New Age. La crédibilité académique n'est plus vraiment importante pour lui. Le petit homme charismatique d'un mètre cinquante huit est désormais très riche et très puissant, en position d'autorité.

    Piégée par l'art de la traque en même temps que rendue consentante par toutes sortes d'intérêts envoûtants, l'Université de Californie de Los Angeles (UCLA) ne va pas revenir en arrière et se déjuger. Mundus vult decipi, ergo decipiatur, s'exclamait Pétrone ; "le monde veut être trompé, alors trompons-le". C'est bien parce qu'existe une telle demande que se présentent de providentiels docteurs ès impostures. Déjà dans la Bible le marché est ouvert : "Mais, ayant la démangeaison d'entendre des choses agréables, ils se donneront une foule de docteurs selon leurs propres désirs, détourneront l'oreille de la vérité, et se tourneront vers des fables." (II Tim.4:3-4) ou encore : "Ne nous prophétisez pas des vérités, dites-nous des choses flatteuses, Prophétisez des chimères !" (Isaïe 30:10)

    Comme Castaneda, nous ne pouvons peut-être pas ne pas mentir. Selon Roland Gori, c'est la définition par excellence de la fabrique de l'imposture devenue norme sociale et osons le dire, bien que ce soit redondant, norme aussi du fakelore spirituel. Voici quelques exemples de fakelore : la prophétie des guerriers de l'arc-en-ciel, La kalawayaLe Munay Ki, HunaLes quatre accords toltèquesLes Mayas Galactiques, Soof TaLe discours du chef Seattle...

    Lorsqu'il porte sur des traditions disparues depuis longtemps ou qu'il concerne de grosses religions comme l'hindouisme, le catholicisme ou le bouddhisme, le fakelore est plutôt inoffensif. On se souvient par exemple du fakelore de Lobsang Rampa. Il n'a pas mis en danger le bouddhisme Tibétain et lui a même fait de la publicité. L'anthropologue Jay Fikes a en revanche souligné l'impact négatif du fakelore de Castaneda sur la culture Huichol et sur le peyotl lui-même. L'épistémicide qu'il produit quand il frappe des traditions orales et numériquement réduites fait du fakelore un facteur important de dissolution de ces patrimoines. On se substitue à eux. On en vient même à leur reprocher d'exister, de ne pas être ce que l'on attend d'eux, de ne pas évoluer en mélangeant leurs contenus à nos salades insipides.

Déjà immergé dans le mystère, 
Castaneda adolescent
| Archives Manuel Carballal
    Se servir d'une tradition et servir une tradition sont deux choses très différentes. Nous nous souvenons avec romantisme des champignons sacrés de la vieille mazatèque et de sa poésie incantatoire magnifique. Mais nous avons oublié les regrets de Gordon Wasson et les larmes désemparées de Maria Sabina à la fin de sa vie. Le prix Nobel Camilo José Cela éternalise cette douleur de la femme-esprit dans sa pièce de théâtre Maria Sabina y el carro de heno, jamais traduite. La plupart du temps, les spiritualistes et les néo-chamanes marchands sont trop centrés sur "ce que ça nous apporte" pour se souvenir de cette douleur qui redresse et ouvre la piste. C'est pourquoi, on en rirait presque, le secours vient d'ailleurs, d'où on ne l'attend pas. Reconnus comme religion aux Etats-Unis, certains groupements wiccans et païens ont en effet identifié ce problème et pris des engagements éthiques concernant le fakelore dont souffrent les indiens du territoire américain. C'est une écologie naissante des savoirs ancestraux, une avancée surprenante venant de ce secteur. Et c'est très simple de s'y mettre : la jolie phrase qui nous est venue à l'esprit ce matin au réveil, ne pas la balancer sur les réseaux sociaux en la signant : proverbe hopi. La belle technique thérapeutique que nous avons conçue, ne pas la présenter comme un secret ancestral venu d'une tradition lointaine, etc. 

    Ouvrons maintenant une brève parenthèse sur le ressenti. Car en remisant l'intelligence au placard, ces faussetés ont en commun de solliciter le ressenti et de le manipuler. Il n'y est pas recommandé par hasard de suivre son ressenti (voir ce lien important de 5' jusqu'à 16'30). Et pour se fier au ressenti comme à une boussole, le New Age ne nous dit pas non plus qu'une étoile, un axe plus grand que soi et rassemblant l'entier du vouloir doit éclairer organiquement l'esprit. Voilà pourquoi l'écoute du ressenti devient vite : suivre ses penchants. Nous n'avons plus d'autres repères.

    Rien n'est plus manipulable et sensible aux suggestions qu'un ressenti déboussolé et livré à lui-même. Le neuromarketing et la publicité sont experts en manipulation du ressenti et les nouvelles spiritualités s'en servent au moins autant que les entreprises. La vulnérabilité du ressenti aux apparences montre que l'on n'est pas à l'abri d'un tour de magie ou de suggestion spirituelle. Spécialistes en manipulation du croire, experts en prestidigitation, les sorciers connaissent cet art des suggestions. Les charismes ne font donc pas tout. Je songe au cas récent du richissime chirurgien psychique João de Deus, soupçonné entre autres de trafic d'enfants. Célébrités et politiques en tête, ils s'y sont précipités par millions, ceux qui écoutent leur ressenti où parlent dans l'amour les êtres de lumière. Quel aveuglement du ressenti, toute cette lumière !
|Archives Manuel Carballal

Janice Emery, élève de Castaneda
|Archives Manuel Carballal
    Si ce sont des mensonges, alors ce sont des mensonges sacrés, plaisante Jodorowsky. Présenté par le prestigieux professeur Joseph Chilton Pearce comme "le paradigme le plus significatif depuis Jésus-Christ", don Juan Matus lui-même déclare dans Le Voyage à Ixtlan : "Je dois te dire qu'il importe peu que tout cela soit vrai ou faux. C'est là que le guerrier a un avantage sur l'homme commun. Il importe à l'homme commun que les choses soient vraies ou fausses. Pas au guerrier". En septembre 1973, le futur prix Nobel Octavio Paz écrit à Cambridge son prologue à la première édition en espagnol de L'Herbe du diable et la petite fumée. Quinze pages de prose dévotionnelle où l'auteur fait allusion à l'article du Times : "J'avoue que le mystère Castaneda m'intéresse moins que son oeuvre. Le secret de ses origines - est-il péruvien, brésilien ou mexicain ? me semble une médiocre énigme, surtout si l'on songe aux arcanes que nous proposent ses livres". Commentant les pouvoirs surnaturels de don Juan, de don Genaro ou du nahual Carlos, seules garanties que nous sommes face à une révélation surnaturelle - tout comme les miracles de Jésus-Christ sont Signum Dei - Octavio Paz poursuit en philosophe de bien : "Les prodiges ne sont ni réels ni illusoires ; ce sont des moyens pour détruire la réalité que nous voyons". Les éditeurs y vont aussi de leur petit couplet magique. Pour le peu scrupuleux Simon and Shuster, éditeur historique de Castaneda, il ne fait aucun doute que tout est vrai et réel. Pour Pomaire, la quatrième de couverture du Second anneau du pouvoir indique : "Il importe peu que les événements relatés se produisent véritablement ou ne soient que des symboles". C'est sûr, lorsqu'on disserte abstraitement sous les haut-plafonds à frise en empochant les bénéfices, ce n'est pas important.

    Merde ! s'exclame enfin Carballal. Le seul moment où il s'emporte dans son livre. Si on voulait de la métaphore, on se contenterait du Seigneur des Anneaux et de Harry Potter. Je suppose que Janice Emery aussi, aurait apprécié de savoir que le saut dans le vide n'était qu'un symbole. Mais elle ne l'a jamais su, puisqu'elle suivait les cours du nahual en personne et de ses sorcières, pour qui tout était vrai. Ce sont sans doute là des inquiétudes d'homme ordinaire et de singe sans poils mais en ne tenant compte que des cas les plus évidents, nous en sommes déjà à sept morts, sans compter tous les drames engendrés par les abominables obsessions de Castaneda et de ses vents (maîtresses). Comme le transit pour Sirius dans l'Ordre du Temple Solaire ou le transfert vers le vaisseau extraterrestre où les attend Jésus des membres de Heaven's Gate, le pathos sectaire de Castaneda est nettement inscrit dans son oeuvre et soutenu par lui indéfectiblement. Donc oui, même si c'est d'une répugnante vulgarité et d'une immonde bassesse magique, il importe tout de même un peu de distinguer le vrai du faux, au moins de temps en temps.
Le pont d'où Janice Emery a sauté en 2002
|Archives Manuel Carballal

    Sans le saut du haut de la falaise, c'en est fini du nagualisme toltèque. Castaneda présente ce saut comme un équivalent de la résurrection du Christ, sans laquelle rien ne serait vrai du christianisme. Il s'agit donc pour lui d'un événement réel, concret et fondateur. En même temps c'est un acte de foi. S'il n'est pas réel tout s'effondre. Folle audace, cet acte fait de Castaneda un nahual et un maître plutôt qu'un auteur de fictions ou un anthropologue. Il a réellement sauté et accompli ce geste incompréhensible, affirme-t-il. Ce n'est pas du tout un symbole ou de la simple littérature, située dans quelque crépuscule entre veille et sommeil. Et d'ailleurs, pour faire partie du cercle rapproché de Castaneda, il fallait y croire et y faire croire absolument. Les nombreux passages de ses livres sur cet épisode sont sans aucune équivoque. Ils affirment, ils martèlent que tout est vrai. Ce saut est l'initiation finale, l'inévitable épreuve qui transforme un homme ou une femme ordinaires en nahual. Il a lieu à l'état ordinaire et avec ce corps même. Et si l'on ne réussit pas à faire bouger son point d'assemblage et à rassembler un monde autre avant d'avoir touché le sol, on meurt. Castaneda est même très précis, son point d'assemblage à bougé 17 fois pendant la chute, 17 bascules entre tonal et nagual...

        Le nahual invitait à laisser la raison de coté. C'est au cœur qu'il visait. Tout le monde a un cœur, même les plus savants ; un cœur qui peut être leurré au moment même où il se sent gagné (le second ennemi : la clarté), un cœur très bien placé aussi, juste à coté du portefeuille. C'est aussi parce que la pureté du croire est grande que sa trahison est si douloureuse et le déni si hargneux. Malgré le caractère factuellement irréfutable et dévastateur du livre de Carballal, l'habileté et le sérieux de son enquête, beaucoup continueront de croire que don Juan Matus existe et que Carlos et ses sorcières, êtres magnifiquement positifs et éclairés, héritiers d'une mystérieuse tradition multimillénaire, ont disparu avec leur corps dans la seconde attention.
Le diable [...] lui dit : si tu es fils de Dieu jette-toi en-bas ! (Mat. IV:5-6)
SOURCES :
La vida secreta de Carlos Castaneda, antropólogo, brujo, espía, profeta par Manuel Carballal, éditions El Ojo Crítico, mai 2018
Atrapado en lo tremendo [PDF] par Juan Morales, trois tomes, 2009
Aprentiza de bruja, mi vida con Carlos Castaneda par Amy Wallace, éditions Libros de la lievre de marzo, 2009.
Un viaje mágico con Carlos Castaneda par Margaret Runyan Castaneda, éditions Obelisco, 2000
Castaneda a examen [PDF] par Daniel Noel, éditions Kairos, Buenos Aires, 1977
L'ethnologie-fiction de Carlos Castaneda par Jeff Kerssemakers, revue Vers La Tradition n°99, 2005
On a retrouvé don Juan Matus par J-L Colnot in le blog de don Juanito, 2014

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