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mardi 6 octobre 2015

IN LAK'ECH

C'est pas joli d'entrer dans une maison étrangère,
et d'en ressortir en affabulant, disant que les gens
de cette maison font des choses qu'en réalité
ils ne font pas.
(Memo Kantun)
In Lak'ech... Hala Ken.
Je suis un autre toi... tu es un autre moi.

    Ce salut n'est qu'une invention New Age. Avant même de pouvoir sourcer cette supercherie, j'ai toujours su qu'il était impossible que les mayas se saluent de cette façon-là car ça ne correspond pas du tout à leur ontologie, ni à leur métaphysique. Il faut bien mal connaître les indiens pour croire une chose pareille. Il faut être à mille lieux de leur mystère. Il faut être un "tout autre".

    Cette expression, c'est vrai qu'elle romantise, qu'elle esthétise un beau discours d'aspirations, mais elle ne reflète rien d'autre que cette maladie qui nous taraude, nous autres occidentaux. Je retrouve même ce mal paradigmatique dans des revues qui espèrent des solutions. Je veux parler de l'éco-psychologie (ici une critique intelligente, à partir du paragraphe final intitulé "l'instrumentalisation") mise en vedette récemment dans 3ème Millénaire. Il y est question de climat intérieur, d'écologie intérieure, etc. C'est de l'aveuglement total, une forme d'hypnose. Dieu que ce discours me saoule désormais ! Je crois que nous n'avons pas du tout appréhendé la source du problème. Mais revenons à ce salut In Lak'ech

    Un indien maya, un vrai, s'exprime à ce sujet : "Jamais les mayas ne salueraient ainsi. Pour les mayas, pour nous, nous sommes précisément cela : le tout autre, le différent, "le non eux" qu'observent avec curiosité les anthropologues. Nous ne sommes pas votre autre moi. L'idée d'être autres voulant être eux, c'est prouver les misérables intentions. C'est quoi cette projection ?"

    Ce salut n'a rien de commun avec les mayas car dans chaque communauté, que ce soit au Mexique, au Guatemala, Honduras, Belice ou Salvador, il existe des formes différentes de salutation. La plupart expriment quelque chose sur l'âme, le cœur, le chemin, l'énergie. En inventer une autre qui ne correspond pas du tout à l'esprit indien c'est folie, tant sont beaux les saluts coutumiers.

    Voici quelques saluts exprimés dans huit langues mayas différentes. Si vous en connaissez d'autres vous êtes les bienvenus. Mais ne venez pas me dire In Lak'ech, salut New Age par excellence, grand destructeur et uniformisateur de culture. Fuyez de telles sornettes déculturées. Ceux qui les enseignent sont des faux maîtres et des ignorants, de simples pilleurs et massacreurs de sagesse ancestrale.

Yucatèque :
Bix a béel ?
Comment va ton chemin ?
Toj a wóol ?
Ton âme est-elle droite ?

K’iche’ :
Jas kub’ij k’ux la ?
Que dit ton coeur ?
La utz wach lal ?
Comment va ton front ?
Jas b’anom lal ?
Comment allez-vous ?

Q’eqchi :
Ma sa’ laach’ool ?
Ton énergie est-elle bonne ? (bonne au sens de "savoureuse")

Chuj :
En Chuj Coatán :
Tajxi’ a’ k’ol ?
Comment vas-tu ?

En Chuj Ixtatan :
Janik’ a’ k’ol ?/Tajxi’ a’ k’ol ?
Comment vas-tu ?/Comment va ton âme ?

Kaqchikel :
Ütz a wech ?
Littéralement : Ton œil va-t-il bien ? (équivaut à : comment vas-tu ?)
At ütz?
Tu vas bien ?
Ütz matyox
Bien, merci.

Poqomchii’ :
Nik wach suq na ak’ux?
Comment se sent ton coeur ?

Tzotzil :
K’usi avo’onton ?
Comment va ton coeur ?

Ch’ol :
Bajche’ awila ?
Comment ça va ?
Bajch yubil añet ? (Ch'ol de Fontera Corozal)
Comment ça va ?

    Le salut In Lak'ech, ainsi que sa réponse Hala Ken, n'apparaissent dans aucun texte, livre, stèle ou manuscrit en caractère latin. Aucun mayaphone n'utilise cette façon de parler. Du reste, l'expression In Lak'ech est grammaticalement incorrecte et ne signifie pas du tout Je suis un autre toi. C'est ce que nous explique le linguiste José Miguel Quintal Morales : 

    " Phonétiquement, c'est agrammatical et hors-contexte, dans n'importe quel dialogue en langue maya. Pour établir un rapport d'identité avec l'autre, il est nécessaire d'utiliser un marqueur de relation entre la personne et ce qui l'entoure (W ou Y, selon la conjugaison) ; ainsi que le mot eet qui veut dire "autre" (par exemple in weet meyaj, "compagnon de travail" ; tin weetel, "avec moi"). Dans ce contexte in weet laak', ("nous sommes égaux") aurait un sens ; mais in lak'ech est incorrect et pourrait approximativement n'avoir que le sens de "je t'ai fait parent". En aucune manière il ne peut avoir la signification attribuée. L'unité ou identité de l'homme maya est religieuse et s'établit autour de la plante du maïs. Il n'existe pas, il n'a jamais existé le type de relation d'identité comme suggéré par ce machin ".

    Mais alors ce "machin", quelle en est l'origine ? Enfants, les nouveaux mayas n'écoutaient-ils pas le récit des sages dans les ruines de Palenque, assis au coin du feu ? N'est-ce pas ainsi que l'on se saluait dans leurs communautés, apprenant dès le plus jeune âge les secrets de Hunab Kú et du calendrier sacré ? L'auto-biographie romancée de ces nouveaux prophètes tendrait à le faire croire, mais la réalité est bien plus prosaïque.

    C'est dans les ouvrages de Domingo Martínez Parédez (1904-1984) que sont allé puiser les néo-mayas, plutôt que dans les messages télépathiques pléiadiens ou les communautés indiennes, dont nous verrons plus tard à quel point ils les méprisent, tout en les instrumentalisant.

    En 1953 paraît un premier article de 10 pages de cet anthropologue (in "Filosofía y letras", revista de la Facultad de Filosofía y Letras, n°51-52 (juillet-décembre), pp. 265-275, UNAM). Le texte est intitulé Hunab Kú : Síntesis del pensamiento filosófico maya. Très largement augmenté, il sera publié sous forme de livre en 1964 avec le même titre (Editorial Orion, Mexico City). On y trouve la première mention de notre salut néo-maya In Lak'ech... Hala Ken.

    Domingo Martínez Parédez établit un rapport entre ce salut et ce qui va devenir un autre thème majeur des nouveaux mayas : Hunab Kú. Nous allons voir maintenant le traitement abracadabrant réservé à ce concept par les néo-mayas, ainsi que la vérité qu'il recouvre.
    Représentation graphique du Hunab Kú New Age, nous nous occuperons de commenter plus loin ce symbole propagé sur toute la planète par José Argüelles. Commençons tout d'abord par étudier la notion même de Hunab Kú ainsi que son origine.

    Il n'existe que deux sources anciennes où apparaît le terme. Par chance, il nous est possible d'y accéder directement. La première est le Dictionnaire de Motul qui date du XVIème siècle. Le mot est tout simplement donné pour être l'équivalent de Dieu : "L'unique dieu véritable et vivant, également le plus grand de tous les dieux pour les gentils du Yucatan. Il n'avait pas de forme car, disaient-ils, il ne pouvait être représenté, étant incorporel". Effectivement, pour les mayas tous les dieux sont visibles et peuvent être représentés. Mais Hunab Kú lui, ne peut l'être. On peut déjà en déduire que la figure apparaissant plus haut ne représente pas Hunab Kú.

    José Argüelles ne fut pas le seul à produire un symbole, une représentation de Hunab Kú. Domingo Martínez Parédez était franc-maçon. Toute sa synthèse de la pensée philosophique maya n'est en réalité qu'une tentative d'interprétation maçonnique du symbolisme maya. C'est en s'appuyant sur la symbolique de l'équerre et du compas qu'il assure que Hunab Kú était évoqué par un carré dans un cercle, ou un cercle dans un carré, affirmation gratuite ne reposant sur aucune donnée ethnographique. 

    Les livres de Chilam Balam sont des manuscrits mayas rédigés au Yucatan au cours des siècles qui ont suivi la conquête espagnole. La seconde source mentionnant Hunab Kú est l'un de ces textes, le prestigieux Chilam Balam de Chumayel. Comme son nom l'indique, il vient de Chumayel, district de Tekax, au sud-est du Yucatan. Il a été compilé en grande partie par le maya Juan José Hoil, dont le nom apparaît sur le manuscrit à coté de la date du 20 janvier 1782. Son contenu est fondamentalement religieux, avec des fragments du mythe cosmogonique se référant aux catastrophes cosmiques. Il comprend des textes rituels, calendaires, astronomiques et historiques, se clôturant par des "prophéties" annonçant la venue d'une nouvelle religion : le christianisme. 

    Le Chilam Balam de Chumayel ne mentionne Hunab Kú qu'une seule fois et le sens donné à cette expression est le même que dans la première source, Le Dictionnaire de Motul. Ce sens suit strictement l'étymologie maya yucatèque (ou péninsulaire) de Hunab Kú jun "un", -ab "seul", k'uh "dieu".

    Mais n'avez-vous pas remarqué l'évidence ? Les deux seules sources mentionnant Hunab Kú sont post-coloniales. L'une est du XVIème siècle et l'autre du XVIIIème siècle. Il n'existe aucune trace de Hunab Kú avant cette période. Il n'apparaît ni dans le Rituel des Bacabs, ni dans le Popol Vuh, de sorte que la plupart des scientifiques s'accordent désormais à reconnaître-là une influence catholique et l'invention du terme par les franciscains. C'est tout simplement la traduction en langue maya yucatèque de la déité suprême des catholiques. 

    Au fond, lorsque le Dictionnaire de Motul nous dit que Hunab Kú est " le plus grand de tous les dieux pour les gentils du Yucatan. Il n'avait pas de forme car, disaient-ils, il ne pouvait être représenté, étant incorporel ", il parle à la place des indiens et fait exactement la même chose que les néo-mayas lorsque ceux-ci assurent : " Les mayas exprimaient le concept d'unité par un salut quotidien In lak'ech [...]". C'est du colonialisme spirituel.

    Se référant sans cesse à Hunab Kú, les millénaristes de 2012 ignorent qu'il s'agit d'une création linguistique des missionnaires catholiques : " En d'autres termes, les missionnaires catholiques du Mexique colonial tentèrent d'utiliser le concept de 'Hunab Ku' (qu'ils ont probablement inventé) pour se référer à 'l'unique Dieu véritable' [...]. Il est un peu ironique que ce concept, instrument utilisé par les idéologues chrétiens pour détruire la culture maya traditionnelle, soit repris par d'autres qui prétendent maintenant le 'découvrir' et le célébrer ", commente avec amusement l'anthropologue John Hoopes. Mais nous allons voir que nous ne sommes pas au bout de nos surprises car d'où vient le symbole proposé par José Argüelles pour représenter Hunab Kú ?

    Il vient d'une source unique, le Codex Magliabechiano, texte aztèque du XVIème siècle. On ne trouve nulle part ailleurs ce graphique proposé par José Argüelles.

    Si vous restez bouche bée, vous avez tout compris. J'ai bien écrit "texte aztèque". Un codex aztèque est la seule source graphique servant à représenter une déité ou un concept maya. Exégèse sous LSD du docteur en histoire de l'art ? Voilà tout le travail du prophète venu "clôturer le cycle". 

    Penserait-on que nous sommes parvenu au terme de ce gloubi-boulga échevelé que l'on aurait encore rien vu : pour nous permettre de contextualiser ce symbole, nous avons la chance de pouvoir consulter également le Codex Magliabechiano (édition de Loubat, 1904) pour en extraire l'image concernée. La voici, c'est la page 5v : 
     Ce que nous voyons-là est la représentation d'une cape cérémonielle, utilisée pour un rituel aztèque. Les pages antérieures et postérieures montrent 45 sortes d'ornements vestimentaires destinés à des cérémonies diverses. Celui-ci est appelé "cape de l'araignée d'eau". C'est une erreur de transcription du scribe qui a confondu les mots teçacatl (labret) et tocalatl (araignée d'eau). Aucune raison intelligible ne permet qu'une cape cérémonielle aztèque de l'araignée d'eau ou des labrets soit reliée à un concept ou une déité suprême maya, qui plus est inexistante avant l'arrivée des espagnols. L'utilisation de ce symbole n'avait d'ailleurs rien de centrale dans les cérémonies aztèques, car nous sommes ici dans le contexte d'une fête mineure, dite festival des labrets. José Argüelles a tout simplement déraillé.

    En réalité, Zelia Nuttal avait reproduit en fac-similé les planches du Codex Magliabechiano en 1903, fournissant ainsi des "motifs ethniques" aux artisans mexicains modernes. Ce fut dans une boutique de tissus d'Oaxaca que José Argüelles (le créateur des mouvements du 2012) s'appropria pour la première fois ce signe. Il ignorait son histoire banale, fort éloignée de son docte radotage.

    Le concept et le symbole Hunab Kú servent désormais de véhicules aux idées maya New Age. Internet nous en livre quelques aperçus : il n'est plus l'originelle cape des labrets mais un "Papillon Cosmique", une "spirale galactique", une "représentation du centre de la galaxie", un "trou noir", une "preuve scientifique des signaux du noyau galactique" : Hunab Kú "nous prépare pour ce grand réveil cosmique en présentant 77 symboles sacrés...", etc.

    Le terme franciscain Hunab Kú est quant à lui toujours pris au sérieux par de nombreuses pages consacrées au panthéon maya. On continue de faire figurer au sommet de la hiérarchie des dieux cette création catholique du XVIème siècle, la tenant pour proprement maya. C'est qu'il est plus facile de propager l'erreur que de la corriger. Les mayas n'étaient pas monothéistes ni n'adoraient un dieu unique au-dessus des autres. S'il existe une déité créatrice dans le monde maya, c'est le dieu Itzamnaa qui est un dieu parmi tant d'autres. Aujourd'hui on le dit fils de Hunab Kú, mais cet attribut n'est encore qu'une influence d'origine chrétienne : le Père, le Fils... Amen.
Itzamnaa
    Venons-en maintenant à l'étude du calendrier maya, tel que conçu par José Argüelles. En lieu et place du Calendrier Sacré Maya, nombre de personnes ne connaissent que le système calendaire inventé par José et Lloydine Argüelles à la fin des années 80, le Dreamspell ou calendrier des 13 lunes, présenté comme Calendrier Maya par la plupart de ceux qui l'utilisent. C'est un calendrier de 13 mois comportant chacun 28 jours et auquel vient s'ajouter un jour "hors du temps", le 25 Juillet (13 x 28 + 1 = 365). Sur cette structure viennent se greffer 20 glyphes mayas et 13 nombres, empruntés au calendrier traditionnel de 260 jours, ainsi qu'une terminologie plus proche du martien koiné que des appellations traditionnelles d'un ajq'ij maya k'iche'.

    De plus, dans le calendrier des 13 lunes, ces symboles sont associés aux jours d'une façon qui diffère totalement du calendrier maya et semble aléatoire, ce qui signifie que le symbole attribué à chaque personne selon son jour de naissance est incorrect. Il ne peut y avoir qu'une seule raison à ce dernier chamboulement et une raison toute personnelle, nous le verrons.

    Ce qu'a fait José Argüelles de ce calendrier relève des mêmes opérations d'appropriation coloniale étudiées jusqu'ici : sans trop s'embarrasser d'une méthodologie rigoureuse, il l'a mixé d'orientalisme et massacré d'ufologie.

    Il imaginait suivre ainsi les instructions des "Mayas Galactiques" qu'il canalisait. Son modèle de "Calendrier Maya" se propagea avec succès dans tout le monde occidental (et occidentalisé), en grande partie à cause du millénarisme qui lui fut associé, celui du fameux 21 décembre 2012.

    Mais quel est, selon Argüelles, l'enjeu de base de ce calendrier ?

Tout comme l’air est l’atmosphère du corps,
le temps est l’atmosphère du mental.
Si le temps dans lequel nous évoluons est irrégulier et mécanique,
notre mental produit une réalité irrégulière et mécanique.
Toute réalité naît d’abord dans l’esprit, si son atmosphère est polluée, il est logique que l’une de nos plus grandes plaintes soit le "manque de temps".
Qui possède ton temps possède ton esprit.
Approprie-toi ton temps et tu connaîtras ton esprit.

    L'origine de tous nos ennuis, les guerres, les pollutions, la violence, l'exploitation, viendraient de ce que nous avons adopté le calendrier grégorien. Descendus du ciel sur les engins que nous décrit Erich von Däniken, les mayas classiques maîtrisaient l'art du temps et par conséquent, si nous adoptions le calendrier maya, nous connaîtrions une synchronisation de tous nos rythmes qui rétablirait l'équilibre dans la Force et nous permettrait d'entrer dans la noosphère ou comme disent les New Age : d'ascensionner.

    Toutefois, ce que nous savons de la civilisation Maya est loin de correspondre à l'ère de paix céleste que nous dépeignent les prophètes du Nouvel Âge, ce qui suffit à réfuter la proposition calendaire maya comme médecine universelle.

    L'autre problème, c'est que les peuples mayas n'ont jamais utilisé le calendrier de 13 lunes présenté par Argüelles et que ceci ne fut jamais honnêtement explicité. Beaucoup d'adeptes de ce système furent donc longtemps trompés et on leur fit croire que les attributs célestes calculés pour eux par ce nouvel oracle étaient ceux que les mayas utilisaient vraiment. 

    Lorsque ceci fut révélé - dès 1995 - apparut sur Internet ce que l'on a appelé The True Count Debate. A cette occasion, c'est surtout John Major Jenkins (certes, guère mieux loti) qui mit en lumière le faux caractère maya du calcul de Argüelles. Car jusque-là, Pepito le prophète s'était soigneusement gardé d'un tel aveu.

    Il s'avéra en outre qu'un calcul authentique continuait d'exister - transmis depuis des générations - principalement sur les hauts-plateaux du Guatemala, mais aussi parmi quelques compteurs de jours des différents groupes k'iche'.

    Indigné, Jenkins fut le premier à indiquer que les adeptes d'Argüelles n'avaient aucun droit de présenter au monde un calcul calendaire que le peuple Maya n'avait jamais utilisé et usurpant le titre de Calendrier Maya. C'est aussi la première fois que fut dénoncé l'impérialisme culturel de Argüelles

    On comprend dès lors que les mayas actuels, et tout spécialement ceux des hauts plateaux guatémaltèques où survit une culture maya des plus chères à mon cœur, détestent autant qu'ils le peuvent tout ce qui a trait aux néo-mayas et à José Argüelles. Écoutons ce qu'en dit le maya Adam Rubel de l'organisation indienne Saq Be :

    " Concernant le Dreamspell et le travail de Argüelles il est évident, et j'espère que tous vont m'entendre, qu'il est nécessaire de séparer ce système de toute relation avec la tradition maya. […] C'est le souhait de nos ancêtres que cessent la confusion et la distorsion."

    S'il est vrai qu'en de rares occasions, très tardives, Argüelles consentit au caractère non maya de son calendrier, cette confirmation du bout des lèvres n'a jamais été réellement entendue ni prise en considération et la version calendaire de José Argüelles continue d'être largement confondue avec l'authentique.

    Pour des raisons sans doute commerciales, l’ambiguïté n'est pas du tout levée et comment le pourrait-elle, puisque les sites de son mouvement continuent de présenter ainsi l'oeuvre de ce cornichon :

    " Site dédié au Mouvement Mondial pour la Paix par l’adoption du Calendrier des 13 Lunes de 28 jours (Synchronomètre) d’après la science du temps des Mayas galactiques et la pratique du Tzolkin, calendrier sacré des Mayas ".

    Quoi qu'il en soit, Argüelles répondit aux critiques qui lui furent faites en deux temps :

    Crispation infatuée, la réaction immédiate fut d'indiquer qu'il avait reçu son calcul calendaire par révélation divine. Il est vrai que Pepito Argüelles se voyait lui-même comme une incarnation de Pacal Votan (nous verrons plus loin que Pacal et Votan sont en réalité deux personnages complètement différents l'un de l'autre), roi maya ayant gouverné au VIIème siècle sur Palenque. Par conséquent, tout ce que faisait Arguëlles était "conforme au plan divin" et rien ne pouvant être remis en question : fin de la discussion. 

    Son épouse Lloydine Argüelles contribua très largement à cette dérive egolâtrique, vouée au culte de Pepito de Palenque. Dans son journal Crystal Skywalker de 1997, elle affirmait entre autres choses que si l'on était en accord avec 98% des idées de son époux ce n'était pas suffisant. Il fallait l'être à 100% car dans les 2% restants ne pouvait se nicher que l'ego.

    Belle inversion accusatoire, puisque José Argüelles se présentait en toute simplicité comme un être céleste supérieur et un prophète parfait choisi par Dieu, tandis que son épouse était assimilée à la Reine Rouge Bolon Ik, gardienne du trône de Palenque et patronne des avatars, excusez du peu.

    Toutefois, les époux Argüelles ne pouvaient aller contre l'évidence de leurs erreurs multiples sans ficher en l'air le business et la gloire. En 1998, c'est à contre-cœur que le prophète psychorigide changea d'attitude pour s'ouvrir modérément à un soupçon de critique :

    Trop bon, il concéda après sa rencontre avec des mayas k'iche' que le calcul classique que le peuple Maya avait utilisé de façon ininterrompue pendant 2500 ans était tolérable et donc, équivalent en vérité à celui qu'il avait lui-même inventé. Modeste de sa personne, il indiqua aussi un peu plus tard dans une entrevue que son calendrier n'était pas réellement maya, bien qu'il le considérât comme supérieur à tous les autres. Nous comprendrons bientôt pourquoi. 

    Plus proche des calendriers païens européens de 13 lunes que des systèmes mésoamérindiens, il se trouve pourtant que la camelote calendaire de Pepito est elle-même considérablement déphasée, non seulement par rapport au calendrier maya classique, ce qui va de soi, mais aussi en regard du calendrier grégorien.

    Ainsi que l'a démontré en 2002 le mathématicien Michael J. Finley, le décompte de Argüelles s'appuie sur le calendrier Haab de 365 jours tel que celui-ci était connu des scribes mayas d'avant la conquête. Or, le Haab ne contient aucun dispositif pour les années bissextiles et se déphase d'un jour tous les quatre ans relativement au calendrier grégorien.

    Le 25 Juillet que Argüelles considère comme le "jour de l'an maya" est une farce moderne qui n'a jamais existé. Du reste, ce jour "hors du temps" ne correspond pas du tout au lever de l'étoile Sirius comme on l'entend souvent dire. Celui-ci avait lieu aux temps anciens dans le Yucatan le 13 et le 14 Juillet.

    Le calendrier des 13 lunes est présenté par Argüelles comme accordé au cycle féminin de 28 jours. Il est censé respecter le rythme biologique de la femme mais son appellation cache mal le fait qu'il ne suit pas les cycles naturels réels de la Lune. Il déphase donc le cycle féminin, c'est une abstraction mathématique mal phagocytée comportant le même caractère mécanique que celui que Argüelles dénonçait dans le calendrier grégorien.

    Ce ne sont-là que quelques arguments parmi beaucoup d'autres, mais si l'on considère qu'effectivement le calendrier grégorien est déphasé, pourquoi le remplacer par un calendrier encore plus faux, sinon pour déphaser davantage encore ceux qui l'adopteraient ?

    Cette dernière hypothèse a été prise au sérieux par quelques représentants traditionnels des mayas de l'altiplano guatémaltèque. Selon eux, Argüelles obéissait à une influence malveillante, visant à faire adopter un rythme temporel encore plus faux à ceux qui le suivraient.

    Pour ces sages, José Argüelles utilisa de façon capricieuse la structure mythique et symbolique du calendrier sacré pour générer son propre système et c'est pourquoi il en fut probablement la première victime : tous les messages divins ou extra-terrestres - on ne sait plus trop - reçus par lui auraient ainsi été viciés de fort mauvaises intentions, particulièrement en phase avec les buts totalitaires du mondialisme. 

    Il y a un risque à utiliser certains symboles de façon incorrecte. D'un point de vue strictement magique, les symboles ont un pouvoir qui agite de forts courants en nous, lesquels échappent à la seule conscience de veille. Ces courants s'expriment dans un premier temps en termes d'énergie et dans un second temps sous forme d'information inspirée, de sagesse spontanée. Ce n'est qu'à l'intérieur de leur propre contexte que certaines opérations peuvent être sans danger, au cœur de son environnement culturel et spirituel que la pratique reposant sur des symboles actifs d'une tradition, que A. O. Spare qualifie de symboles sentants, devient un moyen sûr d'initiation. 

    Pepito Argüelles n'a pas voulu se rendre compte - cela contrariait trop son prophétisme galactico-mondialiste - que le système calendaire indien traditionnel est le fruit d'une cosmovision ou perception très différente de l'occidentale. Il est vrai que l'envoyé de la noosphère, comme nous le verrons, méconnaissait le ressenti et le mode de pensée proprement indigène des communautés mayas du Guatemala où cette tradition s'est conservée avec ferveur. Pour tout dire, Argüelles considérait les mayas actuels comme des dégénérés incapables de reconnaître sa grandeur.

    Mais la critique la plus forte que l'on pourrait faire de ce calendrier nous vient de Carl Johan Calleman - un autre illusionniste du calendrier, certes - qui y devine une authentique opération de vampirisme. Spiritualité à rebours selon les termes de René Guénon, il y a bien plus de magie noire dans le New Age qu'on ne saurait l'imaginer, davantage que dans les diableries souvent bon enfant des musiciens gothiques. Voyez plutôt :

    Un calendrier traditionnel est par nature impersonnel. Il n'est pas conçu pour se centrer sur une personne particulière mais pour s'accorder à l'ordre du temps. Dans le calendrier de Argüelles, la disposition des symboles et des chiffres n'est pas toujours aléatoire et capricieuse. Certains de ces signes et chiffres ont été agencés de façon très intentionnelle, afin de produire un résultat défini : la glorification de la personne de Argüelles et de son épouse, ainsi que celle de quelques uns de leurs comparses.

    D'où l'entêtement de Pepito entre 95 et 98 : il fallait absolument que les gens croient la fable du calendrier authentique qui confirmait "par hasard" son rôle de prophète. Calleman est ce qu'il est, mais c'est bien à raison qu'il montre comment le couple s'est effectivement arrangé pour figurer aux meilleures places du panthéon calendaire, quitte à le chambouler :

    " Au sein du Mouvement des Treize Lunes Lloydine Argüelles était fréquemment identifiée à Bolon Ik, 9 Vent, qui dans la tradition ancienne mésoaméricaine est une énergie associée à la Déesse de la Lumière Quetzalcoatl, le Serpent à Plumes. De sorte que sa date de naissance (15 mai 1943) coïnciderait avec 9 Vent (kin 22) dans le calendrier Dreamspell. Ceci a servi de point de repère pour la construction du calendrier tzolkin de Argüelles et la conséquence fut que ses adeptes identifièrent immédiatement Lloydine Argüelles à la déesse de la Lumière. Dans le même sens - supposant que le jour bissextile est éliminé - l'anniversaire de José Argüelles (24 janvier 1939) devient 11 Singe (kin 11). Non seulement est-il Singe, le tisserand, le symbole journalier central autour duquel tournent toutes choses, mais les deux membres du couple obtiennent ainsi les nombres maîtres 11 et 22 pour leurs dates de naissance. Comme par hasard, José Argüelles dit que le kin 11 est "l'élu pour Valun Votan" (dans le vrai calendrier maya il est 10 Serpent). De sorte que ses adeptes l'identifiaient immédiatement à Valun Votan. De toute évidence, plus les gens suivent leur calendrier, plus se trouve renforcée leur identité fausse. Les adeptes de ce calendrier particulier attribuent par conséquent à leurs deux fondateurs le rôle central et synchronisent leur vie [non sur le rythme cosmique mais] sur eux "( Carl Johan Calleman, El Plan Oculto del Calendario "Dreamspell", "Calendario de las Trece Lunas" ).

    C'est une opération magique d'un genre très vicieux. Tout comme Argüelles vampirisa la tradition maya, son calendrier vampirise ses adeptes au profit des fondateurs du système, lesquels sont érigés en perfections inquestionnables. Nous sommes loin du calendrier traditionnel maya qui lui, n'a jamais été subordonné aux buts et intentions d'une individualité humaine, qu'elle soit vivante ou morte. C'est sans doute la raison pour laquelle Argüelles trouvait le sien supérieur, puisqu'il faisait de lui et de son épouse des dieux vivants.

    Si le calendrier Dreamspell survit malgré sa fausseté, ce n'est pas parce qu'il offrirait plus d'avantages que le traditionnel, mais en raison du conservatisme de personnes l'ayant enseigné pendant des années et ne voulant pas prendre la peine de se tourner résolument vers le vrai, ou alors de passer à autre chose. Les faits que je viens d'évoquer invitent à l'abandon rapide du Dreamspell car il contient deux intentions magiques fort sombres et maléfiques : celle de supplanter par un artifice - dans un but de glorification personnelle - le calendrier véritable et celle de nourrir des individus particuliers par une forme de magie calendaire :

      "Chez les adeptes du calendrier Dreamspell il est fréquent d'entendre que "ça marche" et qu'il fournit un point d'entrée à "l'ordre synchrone". Toutefois, les questions pertinentes sont "cela fonctionne-t-il dans ce but ?" et "A qui appartient cet ordre synchrone ?" Il est évident que pour ce système si particulier de calendrier, cela fonctionne très bien comme point d'entrée dans l'ordre synchrone de ses inventeurs ainsi que pour certaines personnes qui ont été attirées par leurs énergies. Le problème est toutefois que ceux qui cherchent un point d'entrée à l'ordre synchrone du plan du temps divin sont écartés de celui-ci et introduits dans quelque chose de totalement différent, dans les énergies de deux êtres humains et de leur plan : être les chefs. Dans cette optique, nous avons raison de soupçonner que ce système donnerait à ses fondateurs un pouvoir considérable, spécialement parce que ceux qui les suivent ne sont pas conscients de ce à quoi ils synchronisent leurs vies" (Calleman op. cit.).

    Bien que déphasé, le calendrier des 13 lunes s'avère donc redoutable sur un point : étant donnée sa construction égocentrée, suivre ce calendrier des Argüelles revient à remettre son temps entre leurs mains :

    Qui possède ton temps possède ton esprit !

    Le prophète de 2012 prétendait être également un canal, sinon l'avatar de Pakal le Grand, roi de Palenque au VIIème siècle. Cette obsession vient du délire interprétatif dont fait l'objet ce roi maya parmi les adeptes du phénomène ovni. Nous sommes ici au cœur des mouvements liés à l’émergence de la Nouvelle Religion Mondiale, construite sur du vent. D'ailleurs, Argüelles se fait fort d'avoir promu ce qu'il appelle l'UR, Universal Religion. L'évhémérisme new look faisant des extra-terrestres la source de toutes nos spiritualités est bel et bien l'un des circuits privilégiés de la spiritualité à rebours

    Les incongruités de José Argüelles sont de cet ordre-là. Quel est ce personnage de Pakal Votan que voulait incarner le prophète José Argüelles ? C'est bien sûr un extra-terrestre.

    L'origine de la légende de Votan est très confuse. C'est un prêtre espagnol du XVIIIème siècle qui la fera connaître, Ramón Ordóñez y Aguiar. Celui-ci recueillit quelques récits sur ce personnage parmi les indiens ch'ol vivant près de Palenque puis, assura avoir découvert l'origine des indiens en s'appuyant sur un écrit de langue tzeltal en caractères hiéroglyphiques, traduit en espagnol sous le titre de Probanza de Votán. On ne connait de ce texte que quelques extraits. 

    Ordóñez écrit tout d'abord qu'il a obtenu ce manuscrit en le confisquant aux indiens. Puis il se dédit et révèle qu'il en a pris connaissance par les archives de l'évêque Francisco Núñez de la Vega, qui est en réalité le vrai transcripteur du manuscrit sur lequel se base Ordóñez. Effectivement, la Probanza de Votán est mentionnée en 1702 dans un livre du diosèse du Chiapas, livre dont l'auteur est Núñez de la Vega.

    Ordóñez s'empare de ce que lui avaient dit les indiens sur ce personnage mythique, des fragments de La Probanza de Votán cités par l'évêque Núñez de la Vega, puis il mélange le tout pour construire un récit fantaisiste où le personnage de Votan navigue au cœur de références bibliques, gréco-romaines, toltèques et aztèques. Tel est le contenu de son livre intitulé Historia de la creación del cielo y de la tierra conforme al sistema de la gentilidad americana. Comme à son habitude, Argüelles prendra plus tard ce récit pseudo-historique au sérieux, sans en vérifier les sources.

    Le but du livre de Ordóñez est de prouver une origine transatlantique des peuples de la région et par conséquent, les liens culturels unissant Palenque avec les civilisations méditerranéennes. Plus précisément, les indiens de la région seraient des descendants de Noé. Ce procédé aurait influencé Joseph Smith qui fit la même chose au XIXème siècle dans son Livre des Mormons, imaginant que les peuples indiens d'Amérique sont des descendants des tribus perdues d’Israël.

    Bien trop dangereux pour les autorités coloniales soucieuses d'asseoir leur domination sur les populations locales, le livre fantaisiste de Ordóñez ne sera pas publié avant le début du XXème siècle, en 1907. Peu de temps après, le mexicain Enrique Santibáñez écrira son propre ouvrage Votán y el origen de la civilización americana, basé sur le livre de Ordóñez. Enfin, en 1967, une journaliste américaine du nom d'Irene Nicholson publiera Mexican and Central American Mythology dans lequel, comme son prédécesseur, elle transcrira l'histoire de manière non critique, sans les filtres nécessaires permettant d'épurer le récit, répétant le mythe créé par Ordóñez de la fondation de Palenque par Votan. C'est sans doute ce dernier livre qui tomba tout d'abord entre les mains d'Argüelles et l'influença puissamment. 

    Je viens d'énumérer à peu près toutes les sources qui parlent de Votan et qu'aurait pu connaître Argüelles. Votan y est globalement présenté comme une sorte de héros civilisateur aux caractéristiques semblables à Quetzalcoatl, qui fonda la cité de Nachan. Beaucoup insistent pour voir en Palenque la légendaire Nachan et en Pakal le mythique Votan, mais le récit de Votan ne cadre pas avec ce qui a été découvert à Palenque par les épigraphes.

    D'après le temple des inscriptions, Pakal est né le jour waxac ahau (8 gouvernant). Ce que beaucoup ignorent, à commencer par Argüelles lui-même, c'est que Votan est le nom en tzeltal et en tzotzil, deux des langues du Chiapas, de l'un des 20 jours du calendrier sacré de 260 jours, qui est équivalent au yucatèque Akbal et au k'ich'e Aq’ab’al. Actuellement, dans le calendrier k'ich'e du Guatemala existe un mois qu'ils appellent Botan qui équivaut dans le Haab yucatèque à Muan, le quinzième mois. Et en effet, le personnage de Votan tient son nom de l'un des jours du calendrier tzeltal, puisque Ordóñez écrit que ce Votan était le troisième Votan.

    Cela signifie en fait que le personnage mentionné n'est pas connu par son nom mais par son jour de naissance qui est 3 Votan, et non pas 8 Gouvernant, qui est la date de naissance de Pakal. Par conséquent, à partir des dates du calendrier sacré de 260 jours et des inscriptions de Palenque, on se rend compte que Pakal et Votan sont complètement différents et encore moins la même personne. Du reste, aucune inscription de Palenque ne mentionne Votan, ce qui ne peut faire de lui le fondateur de cette cité, ainsi que l'imaginait Pepito.

    Pour se rendre compte de la véritable folie interprétative de Argüelles, on peut rapidement consulter les explications qu'il produit à propos des inscriptions de la tombe de Pakal. C'est véritablement une démence masturbatoire, une mathématique paranoïaque. Le Telektonon, jeu oraculaire issu de sa lecture tordue des inscriptions de Palenque, met en lumière sa mégalomanie. Il n'y est question que de lui et de son épouse, ainsi que de la démonstration obsessionnelle de leur position supérieure et prophétique dans le dessein de l'univers. Tout tourne autour de leur nombril. La page 12 du mode d'emploi de ce jeu annonce clairement que le défi ultime du couple [Argüelles] est la domination de la planète à leur profit. Comment de telles choses peuvent-elles avoir échappé au lecteur ? Comment ceux qui les ont suivis peuvent-ils imaginer quoi que ce soit de spirituel dans cette magie noire enrobée de lumière et de mieux être souriant, qui affirme constamment le totalitarisme égolâtrique du couple Argüelles, ou tout au moins du couple formé par leurs avatars ?

    Aussi est-il nécessaire de rappeler que les inscriptions de Palenque sont désormais à peu près claires pour tous, grâce aux avancées spectaculaires des spécialistes de l'épigraphie maya, dont le petit génie David Stuart. Si elles comportent quelque mystère, celui-ci relève de la métaphysique indienne et de sa symbolique, bien plus intéressantes que le message New Age soucoupiste qu'Argüelles veut y trouver, message qui, bien sûr, nous parlerait encore de lui, de sa femme, de leur mission...

    Dans un communiqué déposé sur une page internet le 9 mars 1998, le prophète déclare que la personne appelée José Argüelles a disparu de son corps et que se manifeste désormais à travers lui Pacal Votan. C'est à partir de la promotion de ce discours imbécile, parodie de la doctrine traditionnelle de l'avatar, que le 3 mars 2002, Argüelles parvient à se faire nommer comme "prophète" ou "fermeur du cycle", au cours d'une cérémonie célébrée à Teotihuacan par 9 soi-disant anciens gardiens des traditions indigènes du Mexique. Ces neuf gardiens nommeront un porte parole appelé Quetza-Sha, escroc notoire qui - très ignorant de la culture qu'il est censé représenter - le reconnaîtra comme prophète. Bien entendu, cela ne fut guère apprécié des mayas.

    Dans son livre Introduction à la Loi du Temps, Argüelles écrit : "Les mayas, galactiques cette fois, sont de nouveau avec nous (ils font partie de la fédération galactique). Maintenant ils ont semé les graines de la loi du temps à l'intérieur de nous, et pour cela nous pouvons tous être "mayas". Etre maya n'est pas une question raciale (comme lorsqu'on parle des actuels "mayas traditionnels"), mais c'est une affaire spirituelle. Maya est celui qui est en train de s'harmoniser avec la Terre et l'univers. Les mayas classiques ont accompli leur travail et sont repartis vers leur lieu d'origine, vers le lieu d'où ils étaient venus (les Pléiades) ; mais ils sont partis en laissant ici leur connaissance. Les mayas nous ont laissé des indices et des secrets à découvrir pour que nous ne nous perdions pas. Cette connaissance n'est autre que la loi du Temps".

    Il faut signaler le caractère colonialiste voire totalement impérialiste que représente le terme de "Maya Galactique", inventé par José Argüelles. Car s'il arrive assez souvent que des occidentaux usurpent la culture et l'identité des indiens, il est rare que cela aille jusqu'à la confiscation et l'invisibilisation. C'est justement le cas du concept de "Maya Galactique" qui représente une véritable expropriation des mayas originels de leur propre culture.

    Pour Argüelles, les mayas sont partis à la fin de la période classique. Les mayas actuels ne sont pas des mayas, à moins d'être des "Mayas Galactiques" et donc, des mondialistes. Par conséquent les mayas actuels ne sont rien. Ils sont trop "ici" et pas assez "partout", pas assez "ailleurs". Inutile de les interroger sur leur calendrier, ils sont tout juste bons à recevoir une aide humanitaire et des colis de vêtements usagés. Argüelles connait mieux les mayas que les mayas eux-même car Pacal Votan sait tout. Nous avons vu de quelle manière. Écoutons Pepe la Science lors d'un séminaire au Chili : "Il est très intéressant de comprendre que les Mayas Quiche en savent très peu sur le Haab, et presque rien sur les traditions du Chilam Balam". C'est pourtant précisément le contraire.

    Le portrait des mayas anciens que brosse le prophète New Age est si idéalisé, si pur, si parfait, si sublime, si spirituel, si absolu qu'une telle culture ne peut pas être le fait de notre monde. Par conséquent les mayas viennent d'ailleurs, d'une autre planète, lointaine et ineffable. En aucun cas l'indien maya ne pourrait incarner les mayas. Ce ne sont pas ces mayas-là qui ont construit les cités, inventé l'écriture et le calendrier. Ce sont les mayas du ciel. Ainsi se trouve dépossédé l'indien de sa propre culture.

    Les mayas actuels qui ne veulent pas reconnaître Argüelles comme prophète sont des dégénérés enfermés dans leur tribalisme, incapables de comprendre son merveilleux message universel. Inutile donc de prendre leur conseil ou d'écouter leurs protestations. Dans son Introduction à la Loi du Temps, Argüelles écrit que "la tombe de Pacal Votan (sic) n'aurait pas pu être décodée par un maya : les mayas d'aujourd'hui - à peu d'exception près - ne sont pas suffisamment planétaires". Autant dire qu'ils ne sont pas assez occidentaux.

    Bref, c'est le chef blanc qui décide et établit la norme maya ; ce ne sont plus les mayas. Les mayas des communautés ne sont pas suffisamment mayas, mais les occidentaux New Age capables d'avaler les sornettes d'un José Argüelles sont d'authentiques mayas ; le "prophète" l'a dit.
On pourrait demander : pourquoi produire un tel effort de clarification, alors qu'il suffit de se rendre sur la page facebook d'une grande prêtresse mexicaine (qui a participé au couronnement prophétique de José Argüelles à Teotihuacan le 3 mars 2002) pour se rendre compte que l'on a affaire à du New Age, sans rapport avec la tradition des mayas ? Stupéfiantes quant à leur libellé, les marchandises proposées permettent en deux lignes de le comprendre : " Yoga maya, théorie et pratique du Massage Atlante (Déblocage des archives énergétiques, Fréquences Indigo, Message de Venus) ", il paraîtrait même que c'est du "chamanisme".

    Du coup, à quoi bon tant d'application à décortiquer cette affabulation ? C'est que les traditions indiennes méritent ce travail d'élucidation de la part d'un homme ayant reçu d'elles plus que des âneries. A cet égard, l'hommage rendu par ce blog est peu de chose...

    Concluons sur l'univers mental des exploiteurs de spiritualité indienne en citant quelques extraits éloquents du livre de Galinier/Molinié, Les Néo-Indiens : 

    " Si pour un indien resté au village il importe de protéger le fragile environnement de ces communautés qui tentent d'assumer une renaissance ethnique, pour ceux de l'extérieur, en revanche, l'élément natif représente un capital symbolique négociable sur le marché international " [p.201].

    " Seules une très longue patience et une connaissance approfondie de la vie intime et de la langue vernaculaire permettent d'accéder à cette couche profonde du savoir qui résiste à l'occidentalisation. Comment le vieux fonds indigène parvient-il à survivre face à cette poussée expansionniste de la culture néo-indienne ? De fait, toutes ces sociétés conservent par-devers elles, sur un mode tacite ou inconscient, un savoir indicible qui rend compte de leur rapport au monde, à l'environnement, et placé sous le sceau du secret, car il recèle un parfum de mort, que la version aseptisée des néo-indiens tente pudiquement de camoufler derrière une doctrine de l'harmonie cosmique. Ce rapport à la mort s'inscrit dans ce qui relève d'une authentique éthique mésoaméricaine " [p.202].

    " Répétons-le : contrairement aux indiens des communautés paysannes, on n'est jamais néo-indien à temps complet. Il s'agit d'un rôle alternatif comme on en voit surgir un peu partout dans le monde contemporain, y compris par exemple chez les néo-indiens français, qui sont comptables ou employés en semaine pour, lors des congés d'été, s'installer sous leur tipi. Le trait est ici un peu forcé car, dans ce cas de figure, il n'y a pas de tentative d'appropriation du passé culturel enfoui sous terre. Les néo-indiens ont ceci de particulier que leur idéologie obéit à un double mouvement : enracinement dans le local et projection continentale d'une idéologie transnationale " [p.238].

    En somme, les "Mayas Galactiques", le munay-ki, le kausay Puriy, les Aztèques, les incas, les chamanes sibériens, les indiens d'Amérique du Nord, les celtes nouveaux, tout cela sert d'habillage ethnique à un même mouvement New Age mondial, complètement déculturé.
Sources :

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