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jeudi 19 mars 2009

CHAOS & TRADITION


- La loi de causalité me préoccupe.

- Vous aussi ?

- Que voulez-vous dire ?

- Nagârjuna et ses collègues s'inquiétaient beaucoup aussi de la même affaire, bien avant la naissance de Werner Heisenberg et, bien sûr, ils ne connaissaient pas non plus la théorie quantique.

- Mais le bouddhisme insiste pourtant beaucoup sur la causalité !

- Oui, c'est vrai. Mais le Bouddha a toujours déconseillé la spéculation physique et métaphysique et de leur coté, les grands maîtres du T'chan ne se sont pas engagés dans de tels égarements.

- A mon avis, la loi moderne de la probabilité s'est substituée à celle de la causalité et de nos jours, elle est largement acceptée, tout au moins en ce qui concerne le microcosme. Mais pouvons-nous appliquer la même loi au macrocosme ?

- Pourquoi pas ? La taille est aussi relative que n'importe quel autre concept.

- Mais dans ce cas, nous laisserions de coté un aspect fondamental de l'enseignement bouddhiste !

- A ce que j'en sais, il n'existe pas d'éléments doctrinaux fondamentaux dans le Véhicule Suprême, même si tous ces concepts ont eu leur importance pendant plus d'un millénaire.

- Vous semblez prendre cette question avec calme.

- Que ces lois soient pertinentes ou non, quelle différence y a-t-il entre expliquer le processus de manifestation phénoménale en recourant à une loi basée sur la notion de causalité ou á une autre, basée sur l'idée de probabilité statistique ?

- Cause-et-effet semblent assez évidents et n'importe qui peut constater leur action. C'est un fait évident accepté depuis des millénaires.

- Quand on s'y habitue, l'indétermination ou la probabilité statistique est également très évidente, et peut-être même entre-t-elle davantage en concordance avec une certaine compréhension métaphysique que l'inexorabilité de la loi de causalité. Nagârjuna et Chandrakirti se sont heurtés á un sérieux problème, le jour où ils constatèrent que la causalité ne résistait pas á une analyse suffisamment exhaustive. Et ceci a eu lieu, je le répète, bien avant la découverte de la théorie quantique, laquelle n'a rien de bien révolutionnaire aux yeux des maîtres de la Tradition. Au fond, c'est on ne peut plus traditionnel.

- De sorte, donc, que vous acceptez l'indétermination ?

- Qui pensez-vous que je sois, pour accepter ou rejeter des "lois" conçues par d'aussi éminents physiciens ?

- Mais les conséquences métaphysiques d'un changement de paradigme dans ce sens pourraient être aussi profondes que dévastatrices !

- Quelle importance peut bien avoir l'invention de lois qui tentent d'expliquer le mécanisme de la manifestation ? Ces lois ne sont que des structures conceptuelles schématiques remplissant un même rôle explicatif. Elles n'existent ni ne cessent d'exister indépendamment de la dimension phénoménale.

- En réalité, elles n'auraient donc pas la moindre importance ?

- Aucun mode d'objectivation ne possède d'existence indépendante. Que nous soyons en train d'observer des ondes, des particules, des spirales ou des ellipses de l'autre coté du microscope, tous ne sont que des objets, et indépendamment de ce que nous croyons être en train d'observer, ces objets seront toujours le même que celui qui est en train de les regarder. Quelle autre chose pourraient-ils être ? Je crois que les savants actuels ont fini par arriver à cette conclusion, puisqu'ils savent maintenant que "l'observateur" est un facteur dont il faut tenir compte dans toute expérimentation.

- Au fond, il ne fait aucun doute que vos paroles s'ajustent à la réalité. Toutefois, une certaine compréhension de la manifestation phénoménale semble importante pour la pratique métaphysique.

- Fort bien. Dans ce cas, analysez quelle est l'incidence de l'indétermination, et voyez si vous parvenez à une conclusion qui coïncide heureusement avec votre compréhension métaphysique.

- A quel élément particulier de la dite compréhension pensez-vous ?

- Laissons cela pour le moment, car c'est un thème vraiment profond. Si notre volonté n'a déjà aucune place dans le cadre de la causalité, elle n'en a pas non plus dans celui de l'indétermination. Il se peut que l'acceptation de cette perspective vous conduise à entreprendre un long voyage, bien plus long que ce que vous imaginez en ce moment.

- Même si ce n'est qu'un bref indice, dites-moi quelque chose á ce sujet.

- N'importe laquelle des deux hypothèse est adéquate, puisqu'elles sont interdépendantes ! Cependant, la loi de cause-et-effet se limite aux événements - puisqu'il n'y a pas d'entité qui l'expérimente - et par conséquent, elle semble privée d'un facteur fondamental. Pourtant, un grand nombre de bouddhistes (pas très futés) a succombé à l'idée que leur moi illusoire est soumis à la causalité, ce qui n'a aucun sens du point de vue de l'enseignement de leurs maîtres. Quant à l'indétermination, elle exclue d'entrée de jeu ces sortes d'opinions.

- Parce qu'il est impossible de déterminer l'existence d'une entité sur la base de la probabilité statistique ?

- Effectivement, l'indétermination élimine le sol sous les pieds de ceux qui pourraient être tentés d'avoir de semblables idées. Quand nous éliminons la volonté, laquelle suppose une entité, et la causalité, qui n'a pas d'incidence sans une présence d'entité, il ne peut continuer d'y avoir quelque problème nous empêchant d'adapter notre pensée à la "nouvelle" perspective. En fait, il me semble que la notion d'indétermination cadre beaucoup mieux avec la nature de la réalité.

- Mais pourtant, les enseignements ne sont-ils pas basés sur la causalité ?

- Seuls les dogmes sont basés sur la causalité et tous les dogmes ont été rejetés par les maîtres du Véhicule Suprême, bien avant que la science ait commencé á parler de physique quantique. Cela fait plus d'un millénaire que ces dogmes ont été dépassés, de sorte qu'il serait inutile de les récupérer ou de les défendre maintenant.

- Vous êtes un peu dur et intansigeant !

- Demandez-vous si Bodhidharma, Hui Nêng ou Shen Hui, furent ou se montrèrent quelque fois délicats et transigeants. Mais peut-être êtes-vous encore en train d'observer tout cela á partir d'un centre phénoménal imaginaire. Or, á partir de cette position, nous ne pouvons rien voir de réel. N'oubliez pas qu'en tant que "je", vous êtes le noumène !



Extrait de Open Secret par Wei Wu Wei, éditions Hong Kong University Press, 1970, traduction française Jean-Luc Colnot © copyright, 2009.

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