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jeudi 27 août 2009

UNE HISTOIRE DES KALLAWAYA


Racontée par Ka. Don Hugo Ticona Flores :

Moi, le Kallawaya Hugo Ticona Flores, je suis né le 19 février 1954 dans la province Bautista Saavedra du département de La Paz, Villa Canlaya, Charazani, en Bolivie. Mes parents sont Severo Ticona Alvarez et Ramona Flores Quispe. Je suis descendant des Kallawaya Manuel Ticona, Francisco Ticona, Domingo Ticona et Mariano Ticona, un Kallawaya très connu dans la Republique du Chili au cours des années 1920. J'ai fait mes études dans les écoles rurales de Chajaya et à la ville de La Paz, à l'école José Vicente Ochoa. Ma formation en médecine traditionnelle, je l'ai faite au travers des enseignements de mon père. J'ai appris, depuis mon enfance, de façon héréditaire.

Ici, la culture andine a sa propre science, ainsi que sa médecine et sa connaissance du temps. Nous faisons partie d'un pays aux étranges légendes. Chaque coin, chaque vallée, fleuve, lac, source, montagne, plaine, rocher... a sa légende, sa tradition historique, ou tout au moins un conte ou un récit. Nous appartenons à un pays de sages. C'est pourquoi notre pays fut appelé par nos ancêtres Kollasuyu (1). C'est vrai. Tous nos peuples sont magiques. L'histoire, la légende nous démontre que nous sommes descendants de grands sages qui avaient leur propre conception cosmogonique et mythique. Rien de ce qui est nôtre n'est l'imitation ou la copie d'autre chose. Nos ancêtres nous ont laissé leur sagesse, une religion propre, des normes et des lois contre les délits capitaux qu'il répétaient en se saluant : Ama Sua, Ama Qella, Ama Llulla (2) et la réponse : qampas jinallatac – toi fais de même (3). Ils nous ont légué différentes musiques et danses pour attirer l'énergie positive (4), pour donner un équilibre au pouvoir de la nature. Ils nous ont aussi laissé de grandes connaissances sur les astres, une valorisation de la voie lactée que nous appelons Janay pacha mayo, ce qui veut dire Fleuve du Ciel. Et le pouvoir magique de la Chakana, les symboles du lama, du puma, du dragon et du condor qu'on observe au mois de mai dans le ciel. Nos ancêtres comprenaient parfaitement la manifestation des dieux au travers des mouvements cosmiques ; et ils parvinrent aussi à communiquer avec les plantes, les animaux, les fleuves, les lacs, les montagnes, le vent, etc.

Toutes ces connaissances font partie de la cosmovision andine. Les maladies naissent en l'homme parce qu'il oublie ces savoirs ancestraux. La médecine fait aussi partie de ces connaissances. Pour guérir, les kallawaya n'utilisent pas seulement les plantes. Nous utilisons les trois règnes de la nature : le règne animal, le règne végétal et le règne minéral, toujours en respectant les quatre pouvoirs du monde - terre, eau, feu et vent - qui conforment la force magnétique des opposés.

Pour les Kallawaya, parler de médecine traditionnelle amérindienne, c'est arpenter l'histoire depuis l'apparition des premiers hommes sur notre continent, ce qui représente une très longue période de milliers et de milliers d'années. Pourtant, nous avons la curiosité de savoir qui furent les chullpas, pour quelle raison ils ne connaissaient pas le soleil et pourquoi les anthropologues ne nous donnent pas quelques informations documentées nous permettant de nous orienter (5).

Nos ancêtres, depuis que nous sommes dotés de mémoire, nous ont enseigné différents faits historiques concernant les chullpas (6). Il est vrai qu'en de nombreux endroits existent des restes de chullpas qui témoignent de la grande civilisation qu'il y eut sur notre continent. Il s'agissait de personnes de petite taille et possédant une intelligence très développée. Il est certain qu'ils ne connurent pas le soleil et qu'ils se suffirent de la lune. Le climat était chaud et compensait l'absence de la chaleur solaire.

Les vestiges existant dans la zone kallawaya montrent une antiquité ne remontant pas au-delà de 20 à 25 000 ans. Jusqu'à il y a peu, on confondait ces ruines avec des vestiges inca. Même les spécialistes de ces cultures confondaient les chullperios existant sur les différentes zones des hauts-plateaux du pays, par exemple le secteur kallawaya où ils sont abondants, avec les ruines andines de la culture inca. Il existe des villages entiers (7) de ces ruines contenant de précieuses connaissances archéologiques. Tous ces vestiges kallawaya nous servent de témoignage, démontrant que les chullpas ont toujours été présentes parmi nous, veillant sur leur domaine. Ceux d'entre nous qui ont habité trop près de ces endroits ont souffert de nombreux maux qui affectent la santé autant que l'agriculture.

C'est pour cette raison que les Kallawaya ne veulent pas qu'on réalise de fouilles sur les lieux où existent des chullperios, car cela cause des préjudices tels que les gelées, les pluies tardives, les tempêtes, les maladies qui rongent les os, etc.

Il existe de nombreux indices montrant que l'art de guérir les différentes maladies, spirituelles ou physiques, était pratiqué de très haute antiquité dans la zone kallawaya. C'est pour cela que lorsqu'ils rencontrèrent les kallawaya, les incas les enmenèrent avec eux à Cuzco et les chargèrent de veiller sur la santé des rois et du peuple, en coordonnant les compétences en matière de santé dans les quatre Suyus. Les Kallawaya bénéficièrent d'un traitement spécial à la cour où ils furent admis au sein de la famille royale. Ils étaient autorisés à parler la langue réservée à l'aristocratie et portaient, comme en témoignent les chroniqueurs espagnols tels que Garcilaso de la Vega, la litière de l'Empereur (8). Les incas leur confièrent les cérémonies du culte et les convertirent en prêtres et médecins de l'Empire.

Pendant plusieurs siècles, les kallawaya furent donc les médecins et les prêtres des incas. Les historiens nationaux et étrangers s'accordent à dire que l'Inca Huayna Capac, l'avant-dernier Inca, vécut près de Quito. Avant de mourir il divisa son territoire en deux empires pour sa descendance : Cuzco pour Huáscar et Quito pour Atawallpa. C'est à cette occasion que les Kallawaya furent aussi divisés en deux groupes. C'est l'origine de nos ponchos. Il y en a deux sortes. Les ponchos de l'Inca Huáscar sont les ponchos rouges et ceux d'Atawallpa sont les ponchos marrons qui ont la couleur des vigognes.

Les deux frères gouvernèrent pendant cinq années en paix, jusqu'à la trahison du cacique Ullko Qolla qui envoya des messagers secrets à Cuzco, porteurs d'informations qui provoquèrent la guerre civile. C'est ainsi que les deux frères se livrèrent à un combat féroce lors duquel Huáscar l'ainé, fut vaincu et fait prisonnier. Suite à cette déroute, les kallawaya fidèles à Huáscar revinrent à la terre de leurs ancêtres, les villages de Curva, Lagunillas, K'ata, Niño Korin, situés dans la province Bautista Saavedra du département de La Paz en Bolivie. Ce sont ces kallawaya qui portent un poncho rouge.

Dans ces circonstances adverses apparût l'espagnol Francisco Pizarro qui, avec une poignée d'hommes, fit prisonnier l'Inca Atawallpa dans la ville de Cajamarca. C'était le funeste 15 novembre 1532. Les prêtres et médecins ayant fait allégeance à Atawallpa furent exécutés, nombre d'entre eux furent brûlés vifs car la croyance des conquistadors était que le pouvoir spirituel des incas reposait sur les Kallawaya. Rappelons que dans la langue du Capac Simi (puquina), réservée aux membres de la famille royale et dont fut probablement issue la langue secrète des kallawaya ou Machaj Jullay, le terme kallawaya peut être lu kalla wayos, “ceux qui portent le pouvoir” (de l'Inca). Les kallawaya du groupe Atawallpa qui réussirent à échapper aux griffes des conquistadors furent peu nombreux. Et ils revinrent eux aussi vers leurs terres ancestrales dans les villages de Canlaya, Chajaya, Chari, Lonlaya, Huata-Huata et Inca Roca. Ce sont les ponchos marrons.

Guérisseurs de l'Empire andin, les kallawaya ont su sauvegarder et maintenir jusqu'à nos jours, la connaissance et les pratiques spirituelles de la médecine traditionnelle. Mais revenons à la période pré-incaïque et même, bien avant la culture Tiwanaku, car il serait intéressant d'éclaircir la raison de la disparition des chullpas. Nous savons que dans notre secteur le soleil a un jour tout dévasté de son feu. Mais tous ne moururent pas. En raison d'un changement notable de vie, nos traditions disent que les hommes devinrent alors des géants qui se mirent à vivre de la chasse et de la pêche. Suite à ces faits, de nombreux autres changements ont eu lieu aussi, jusqu'à ce qu'apparaisse la grande civilisation Tiwanaku, moment à partir duquel les kallawaya commençèrent vraiment à se distinguer comme guérisseurs ambulants. C'est à cette époque que la culture Tiwanaku les remarqua et leur donna le nom de Qolla Wayas qui signifie en langue aymara médecin certifié ou assermentée. C'est de cette façon qu'en raison de la supériorité de leurs connaissances, les kallawaya furent différenciés dès cette période des yatiris et des autres classes de guérisseurs.

Le secret que nous gardons les kallawaya, c'est que nous possédons un don particulier pour soigner et que ces connaissances, quelqu'un nous les dicte comme pour nous obliger à soulager les malades. Entre nous il n'y a pas de différence ni de grade. Nous considérons aussi qu'il est préférable d'avoir une vie simple dans ce monde car nous savons que nous ne sommes pas éternels, que tout nait, croit et meurt. Malgré tout, beaucoup de personnes accumulent de l'argent, des maisons, des biens, au prix du sacrifice de nombreux frères et sans se rendre compte que leurs âmes auront à en pâtir (9).


D'après Hugo Ticona Flores dans MEDICINA TRADICIONAL y CULTURA KALLAWAYA, copyright 2008, La Paz.

NOTES DE TRADUCTION

(1) Terre des chamans ou terre des guérisseurs. Nom de la Bolivie.
(2) Ne mens pas, ne vole pas, ne sois pas paresseux.
(3) Claire allusion à la loi de Réciprocité ou Ayni.
(4) Energie raffinée (sami) produite par la réciprocité et reliée au hanan-pacha ou monde d'en-haut.
(5) Les scientifiques sont en vérité assez clairs concernant les vestiges dont parle ici don Hugo. Voir à ce sujet l'appendice archéologique de Oblitas in Cultura Callawaya, 1963, La Paz, et l'étude de Thierry Saignes dans le livre de Girault.
(6) Dans le contexte de la culture andine, les chullpas représentent l'immortalité de l'âme. Ces lieux tabous sont redoutés. On leur attribue de grands pouvoirs magiques mais le danger est tel à l'usage que beaucoup préfèrent y renoncer. Les cultures andines ont enterré leurs ancêtres de bien des manières. Dans la culture aymara par exemple, certains membres de la société étaient inhumés dans des structures monumentales, où ils étaient momifiés en posture foetale. Ces structures sont connues sous le nom de chullpas. Il est curieux qu'un grand nombre des lieux sacrés communautaires des kallawaya soient installés sur d'anciennes chullpas. C'est le cas du santuaire de Muña Pata à Lagunillas par exemple. Notons également le parallèle entre les foetus d'animaux momifiés utilisés lors des rituels et la position foetale des momies et leur pouvoir tellurique.
(7) C'est par exemple le cas de Ñakhari, lieu fort néfaste situé entre Lagunillas et Curva.
(8) Il semble que les compétences médicales et rituelles des kallawaya ne soient pas la seule raison de ce traitement de faveur. Servant de diplomates auprès des peuples des yungas, les kallawaya ont donné un accès plus court et direct à l'amazonie depuis Cuzco, évitant des guerres de conquête et permettant ainsi de florissants échanges.
(9) Comme toutes les cultures andines, la culture kallawaya est basée sur la redistribution et la réciprocité, plutôt que sur l'accumulation.

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