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mercredi 7 février 2018

FAKE KALAWAYA

    Molesté de ce qu'il considère être une injure faite aux kallawayas, mon frère Grover m'a demandé d'intervenir au sujet des activités d'une certaine Churla. Je vais m'en tenir à une analyse distante car ce n'est pas à moi de rendre justice.

    Henri Gougaud a publié aux éditions du Relié une "biographie" de Churla. De toute évidence, ni l'éditeur, ni Henri Gougaud n'ont pris la peine de s'informer réellement avant de marketer ce produit. Il suffisait de lire Wikipedia et quelques pages internet documentées pour éviter d'énormes erreurs. N'importe quel bolivien sait ce qu'est un kallawaya et je m'étonne que la sympathique Adela Martin, veuve du député Juan Carlos Flores Bedregal vivant en Suisse depuis 1981, dite Churla, qui a fait des études supérieures de médecine et a également étudié une décennie auprès de son maître kalawaya (sic), ne sache pas ce que tous les boliviens connaissent à ce propos. A moins bien sûr que ces boniments soient volontaires.

    Une première erreur claironne que l'on ignore de quoi l'on parle. Le livre commence dès le titre par une faute d'orthographe : Kalawaya : Churla, chamane bolivienne. La faute se répète dans le texte et modifie totalement la prononciation et le sens du mot. Kalawaya est alors phonétiquement identique à kalawalla, une plante médicinale hallucinogène répertoriée par Louis Girault. Le mot ne désigne plus les guérisseurs originaires des villages kallawayas de la province Bautista Saavedra, guérisseurs dont le nom devient synonyme d'une fonction, lorsque ces kallawayas exercent leur talent au sein des autres populations que la leur. Bien entendu, cette erreur n'est pas imputable à Churla qui prononce correctement le terme et doit sûrement savoir comment l'écrire. C'est toutefois une marque d'impréparation des auteurs. Un éditeur sérieux retirerait un livre dont la couverture comporte une faute si grossière. Mais ce ne sont que des indiens exotiques et nos intentions sont spirituelles. Par conséquent on laisse l'erreur se répéter partout et s'auto-valider, charriant aussi toutes les sottises que contient le livre : RTL, revue Hozho, blogs, vidéos, facebook.
        Etant donnée la rigueur et la sensibilité des kallawayas sur les questions d'ascendance et de lignée, tout flou artistique n'est que signe d'embrouille. Observons la façon toujours très précise dont un kallawaya comme Grover Quispe ou Hugo Ticona se présente, citant toujours sa lignée paternelle et son village d'origine. C'est cérémonieux mais tous les kallawayas font ainsi, c'est une garantie. Churla raconte que Vilma (Vilma comment ?), son initiatrice kallawaya (originaire de quel village kallawaya ?), l'a adoptée d'une manière informelle parce que la petite Churla tétait le lait de son futur maître. Mais l'adoption par les kallawayas n'est pas informelle. Elle est sanctionnée devant témoins par la "wara de mando" de la communauté. L'initiation non plus, n'a pas lieu d'un individu vers un autre, indépendamment du regard de la communauté kallawaya. C'est la communauté kallawaya qui identifie ce processus, le reconnaît ou l'interdit - dans le cas où le kallawaya enseignerait à qui il ne doit pas.

    Eau pour les femmes, feu pour les hommes nous dit Churla, mais ceci est sans aucun rapport avec la culture kallawaya. Je ne vais pas développer ce point plus que douteux mais le récit que fait Churla de son initiation en contexte féminin n'a rien à voir avec ce que l'on connait de la culture kallawaya et des modalités de sa transmission. Je recommande à ce sujet le volume de Mundo Ankari que Ina Rösing consacre spécialement aux femmes susceptibles d'exercer comme kallawaya et leurs prérogatives. Un exemple proche est celui de mon frère Grover qui a quatre filles et aucun enfant mâle, raison pour laquelle il forme au métier son aînée, ma filleule Andrea. Celle-ci ne pourra en revanche pas transmettre à son tour, les lignées kallawaya étant patrilinéaires. 

    Churla nous dit encore que les kallawayas sont entourés de populations aymaras, ce qui est tout-à-fait exact dans la Province Bautista Saavedra, à La Paz et El Alto. Mais afin de pouvoir se rattacher elle-même aux kallawayas, Churla nous embrouille complètement, au point de bouleverser toute l'ethnologie andine. Notant que le mot "chamane" est occidental, elle nous dit que l'équivalent d'un "chamane" chez les aymaras est appelé kallawaya. Suivant cette logique, Churla est aymara et "chamane", par conséquent elle est kallawaya.

    Toutefois, le terme kallawaya désigne une culture et un groupe précis qui, malgré les interculturalités et influences mutuelles, se singularise nettement des quechuas et des aymaras par ses coutumes, cosmovision, musiques, danses, vêtements, transmissions et surtout, par sa dédicace particulière à la fonction de guérisseur andin et la langue secrète de ses initiés, le désormais résiduel et fragmentaire machaj juyay. Qu'ils exercent à La Paz ou à El Alto, à Cochabamba ou à Lima, les kallawayas sont tous descendants ou originaires des villages kallawayas de la province Bautista Saavedra. Ils continuent le plus souvent d'avoir des relations cérémonielles avec ces villages et s'y rendent plusieurs fois par an, parfois avec des patients qu'ils souhaitent traiter sur les lieux sacrés kallawayas. Ce lien sacramentel aux terres kallawayas est logique car "être kallawaya, c'est vivre sous le regard de Tata Akhamani".

    Il n'y a pas d'autres kallawayas que les kallawayas. Et cependant, Churla n'évoque jamais rien de ce qui relève en propre de leur culture. Je ne sais s'il s'agit de malhonnêteté ou d'ignorance, mais c'est au prix de cette substitution, de cette occultation, de cet effacement total de la culture kallawaya, que Churla peut affirmer que les "chamanes" aymaras sont des kallawayas et qu'elle est kallawaya. Ce qui est totalement faux.

    Et d'ailleurs, lorsqu'ils parlent entre eux, les kallawayas échangent en langue quechua, leur langue naturelle. Les centaines de cérémonies enregistrées en terre kallawaya par Ina Rösing le sont en quechua, pas en aymara. Tous les aymaras savent parfaitement quelle est la langue naturelle des kallawayas. Mais Churla imagine qu'ils sont les "chamanes" aymaras.
    Puisque le mot kallawaya ne désigne pas un "chamane" aymara, comment appelle-t-on ce dernier ? Le choix est grand. Outre le terme générique de Qolliri, le très populaire dictionnaire de mythologie aymara de M. M. Aragon rapporte plus de 45 noms susceptibles de désigner un guérisseur cérémonialiste aymara, selon ses spécialités. Aysiri, Ch'amakani, Kupa, Sayiri... C'est un vocabulaire riche et précis où le mot kallawaya brille par son absence et pour cause, puisqu'il s'agit d'un autre groupe culturel.

    Le terme le plus proche en aymara de ce qu'est le kallawaya est le yatiri (en quechua jampiri). Mais Churla qui connait ce mot le dévalorise et établit une distinction entre les yatiris qui pratiqueraient la divination et les kallawayas qui s'abstiendraient de cette pratique et chercheraient avant tout le divin. D'où cela peut-il bien sortir ? Sans doute s'agit-il d'un effet secondaire des bains de l'être que propose Churla (n'oubliez pas votre pendule) ! Car on nage dans la spiritualité liquide. Le kallawaya apparaît comme "Celui qui accompagne la présence de l’être à l’intérieur de soi", qui accompagne "les êtres vers l’unité", une sorte de guru new age en somme.

    Contrairement à ce que raconte Churla, le premier acte diagnostic des kallawayas est une divination, le plus souvent par les feuilles de coca, exactement comme le font les yatiris. Alors pourquoi, au prix de tant de distorsions, se faire passer pour un kallawaya ? Parce qu'à tort ou à raison, on pense en Bolivie que c'est plus mystérieux et prestigieux. Parce qu'infidèle à ses yatiris, la bourgeoisie aymara de La Paz raffole des kallawayas. Parce que les kallawayas jouissent d'une réputation positive à l'international. Parce que certains yatiris imaginent avoir plus de succès en se disant kallawaya.

    En général, ce sont loin d'être les meilleurs. Le cas le plus connu est celui du faux kallawaya de l'Île du Soleil. Toute son activité consiste à répéter la même petite cérémonie et à délivrer aux touristes des "certificats de bénédiction du kallawaya de l'île du Soleil". C'est ce qui reste de la magie d'un yatiri prétendant être kallawaya. Car à l'inverse de ce que laissent entendre Luis Ansa ou Churla, les kallawayas ne s'installent pas près de lieux comme l'île du Soleil ou Tiwanaku. Ils n'imaginent pas, comme tant de pajpakus (bonimenteurs) en être des gardiens. Cela entre peut-être dans la logique de l'imaginaire néo-chamanique, mais ce n'est pas la logique d'un kallawaya. De toute évidence, son métier est de soigner les malades et de résoudre des problèmes concrets, pas d'accueillir des touristes à Tiwanaku pour jouer auprès d'eux le rôle de guru. Par conséquent les kallawayas qu'on pourrait rencontrer sur ces sites ne sont que des représentations pour touristes. Ils ne sont certainement pas originaires de la province Bautista Saavedra. Depuis des décennies, les kallawayas ont abandonné l'itinérance pour la double résidence. Ils séjournent soit sur leurs terres ancestrales, soit dans les grands centres urbains où il y a beaucoup de patientèle, des endroits où les populations peuvent facilement les contacter en cas de nécessité.  

    Le titre du livre de Gougaud aurait dû être Yatiri : Churla, "chamane" bolivienne. Mais à ce stade, on peut douter que Churla soit même yatiri. De façon assez claire, des personnes plus familières des écrits de Eckart Tolle et de Omar Ali-Shah que des akhullis andins se mettent en tête de transmettre et d'enseigner sur des sujets dont elles ignorent tout. Le chamanisme andin par exemple. Dès la publication des Sept plumes de l'aigle, on remarquait ce phagocytage spirituel et colonial très maladroit de la tradition aymara. Ce vampirisme spirituel culmine maintenant par une captation grotesque de la tradition kallawaya, assimilée à la "voie du sentir" de Luis Ansa. Ces falsifications, mélanges et glissements débiles constituent réellement un manque de respect envers les traditions concernées. Car il n'est tenu aucun compte de leurs contenus réels, ni des personnes et des lieux qui les incarnent.
    Dès lors, Yatiri, Kallawaya, aucun mot ne signifie plus ce qu'il est censé vouloir dire. Dans quelle étymologie, de quelle langue, le mot kallawaya signifie-t-il "porteur d'arc-en-ciel" ? En aymara ? En Quechua ? En Puquina ? En Machaj Juyay ? De quelle manière l'expression aymara kamisarakiwa (sic) en vient-elle à signifier : "je salue le dieu qui est en toi" ? Tout n'est plus qu’invention, substitution du monde que l'on prétend représenter par un monde fantasmé et totalement inexistant. J'ai vu Jodorowsky provoquer l'indignation pour bien moins que ça, mais je ne crois pas qu'on puisse faire pire qu'ici. Au plan ethnologique ce n'est même pas du niveau de Castaneda, c'est du Lobsang Rampa.

    Des considérations sur le don et la gratuité conduisent à affirmer que kalawaya (sic), "Ce n’est pas loin de là un métier, un métier est fait pour gagner de quoi vivre." Les kallawayas seront heureux d'apprendre que cette fonction qu'ils exercent à plein temps depuis des siècles et avec beaucoup de professionnalisme ne devrait pas les faire vivre et n'est pas un métier. C'est une profanation car qu'est-ce donc que l'initiation kallawaya, sinon une initiation de métier, au sens le plus strict du terme ? Ce qu'explique Churla sur le don est si peu aymara, si peu kallawaya, si peu conforme à l'économie andine réelle du sacré, si embrouillé que les disciples qui viennent de donner leurs 100 euros pour un bain kalawaya (sic) finissent par s'exclamer avec enthousiasme : "Jamais une kalawaya se fera payer, même par un don en nature, car elle ne fait qu’accomplir ce pour quoi elle est là. Quand elle guérit, elle n’est qu’un instrument, un instrument qui sert à guérir le patient". C'est très joli, c'est très spirituel, mais cette volonté de gratuité n'est pas du tout kallawaya, c'est exactement l'inverse des conceptions et des pratiques traditionnelles andines. A titre d'exemple, lors de mon apprentissage, le maître kallawaya don Victor Bustillos répétait souvent qu'opérer gratuitement et sans rien recevoir de la part de qui pourrait donner, c'est insulter le Tío et déséquilibrer l'ordre des choses. Joseph Estermann résume cette éthique, fondamentale aussi chez les aymaras, dans son Philosophie Andine : "Le concept de 'grâce' comme présent absolument unilatéral et sans aucune 'réponse' réciproque de la part de la personne qui la reçoit, n'est pas compatible avec la 'justice cosmique' exprimée dans le principe de réciprocité. (...) La réciprocité andine ne suppose pas nécessairement un rapport d'interaction libre et volontaire ; il s'agit plutôt d'un 'devoir cosmique' qui reflète l'ordre universel dont l'être humain fait partie. Le principe de réciprocité dit que différents actes se conditionnent mutuellement (inter-action) de sorte que l'effort ou 'l'investissement' d'un acteur dans une action sera 'récompensé' par un effort et un 'investissement' de même nature par son récepteur. Dans le fond, il s'agit d'une 'justice' (méta-éthique) de 'l'échange' de biens, de sentiments, de personnes et même de valeurs religieuses”. Mais les idées mielleuses de Churla se substituent à celles des kallawayas, provoquant par ignorance l'irrémédiable occultation de ce qu'il y a d'aymara ou de kallawaya dans la pratique de l'autre.

    Ici, le meurtre épistémique est tel que l'on fait tenir aux kallawayas des propos qui sont exactement aux antipodes de leur topos philosophique, à l'inverse structurel de leurs pratiques et de leurs coutumes. Tout ça parce qu'on imagine qu'armé de non-dualité et de mystique, le suc universel s'échappant de nos cervelles va automatiquement saisir la singularité kallawaya sans prendre la peine de l'étudier, ne serait-ce que sur Wikipedia. Parmi les nombreuses fausses sagesses kallawaya que propose le livre, de beaux passages sur l'amour des mères et le pardon débouchent sur un "Nos dieux ne savent pas punir. Ils ignorent ce que ce mot veut dire". Exactement le contraire de ce qu'écrit sur les aymaras le théologien Joseph Estermann : l'ensemble du topos andin fonctionne selon le principe de justice bien plus que celui d'amour. Ne pas le comprendre c'est ne pas comprendre le chamanisme andin ni sa cosmovision. Et d'ailleurs, au plan de la symbolique opérative, s'il est un archétype, un patron commun à tous les guérisseurs andins, qu'ils soient yatiris ou kallawayas, c'est la justice, c'est la foudre, c'est Santiago, l'apôtre justicier par excellence qui fait tomber le feu du ciel et que l'Evangile de Marc appelle pour cela "fils du tonnerre". Il suffit d'écouter les paroles du kallawaya Manuel Bergara rapportées par Rösing pour comprendre la méprise totale de ces pseudo-chamanes et le caractère frelaté de leur ascendance traditionnelle : Santiago, caballoykimanta kachamuy, kajyata, kajyata, kajyata, isqayman paterkochun. Imaraykutaj paykunata mana wañuchinchischu ? Inka reykuna chayta ruwaj kanku ! Mundo santokuna : castigo, castigo, wañuy penata kachamuychis. Des paroles en quechua que tout kallawaya est censé parfaitement comprendre... et redouter.

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