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vendredi 17 juin 2011

AMA LLULLA : NE MENS PAS

En 2009, j'ai reçu par mail une étude de Jeff Kerssemakers intitulée L'Ethnologie fiction de Castaneda. Me rendant compte qu'elle avait déjà été publiée par la revue Vers la Tradition et craignant d'enfreindre les droits de l'éditeur ou de l'auteur, j'ai choisi de n'en proposer que quelques extraits, ce qui enlevait beaucoup d'impact au texte. Hier soir, j'ai fait le ménage dans ma boite mail et retrouvé ce texte et le message qui l'accompagnait : “ C'est un texte que l'auteur a donné à M. B. il y a dix ans, avec injonction d'en faire ce qu'il en voulait...... ça fait le contraste avec l'histoire kallawaya “. Effectivement. C'est pourquoi j'ai remis en ligne l'article complet, et vous pouvez désormais le consulter. Si l'auteur ou l'éditeur trouvent à y redire, je reste bien sûr à leur entière disposition et me propose, puisque je respecte le Ayni, d'écrire en échange pour leur revue un article sur le sujet où ils me sentiront le plus à l'aise.

En parlant de tricherie spirituelle, le thème du mensonge et de la vérité me tourne autour avec persistance ces jours-ci. Avant-hier, j'ai eu le plaisir de croiser dans la rue doña Olga qui depuis 2008, avait disparu pour un voyage en Allemagne, en Espagne et en Italie. Mais à peine avons-nous commencé à parler et rire ensemble que je l'ai vue s'enfuir à toute allure à l'approche de mes amis kallawaya. Ceux-ci m'ont alors informé que cette dame, dont j'avais repéré autrefois le vocabulaire New Age, s'était faite passer en Europe pour l'épouse d'un kallawaya et une grande chamane. Je ne sais pas comment les kallawaya l'ont su, mais toujours est-il que doña Olga, tenancière d'un petit poste de vente de tissus traditionnels jouxtant l'endroit où les kallawaya attendent leurs patients, a choisi de fermer boutique et de disparaître, définitivement cette fois-ci.

Cela n'a rien de bien nouveau. Pensez-vous que le héros des sept plumes de l'aigle ait vraiment vécu ce que raconte ce livre et rencontré El Chura à Tiwanaku ? Pensez-vous que ce qui est écrit sur sa vie ait quelque rapport, même lointain, avec le chamanisme bolivien ? Si tel est le cas, vous faites erreur. Même en tenant compte de son dépouillement de tout folklore, rien dans ce livre n'évoque précisément la sagesse andine, que celle-ci soit quechua, aymara ou autre. En revanche, on y trouve un vrai talent d'écriture et le parfum d'une spiritualité bien de chez nous qui ne démérite pas pour autant. Alors, pourquoi mentir plutôt qu'assumer simplement le caractère fictionnel de cet ouvrage ? Peut-être parce que cela fait mieux vendre et donne du crédit.

Dans le même ordre d'idée, pensez-vous que ce que raconte Miguel Ruiz dans Les quatre accords toltèques provienne de sa mère et de son grand-père, lesquels seraient les descendants d'une lignée de naguals ? Là encore, rien de tout cela n'est vrai. Il n'y a pas de chamanes toltèques et tout ce que l'on entend aujourd'hui par nagualisme ne remonte qu'à Castaneda et s'avère dépourvu de racines, au même titre que les spiritualités nouvelles greffées autour du calendrier Maya. Lorsque l'on vous propose d'ailleurs un voyage initiatique au Mexique avec rencontre des chamanes à Teotihuacan, c'est bien sûr aussi de ce néochamanisme qu'il s'agit, et non de Maria Sabina ou du kallawaya Victor Bustillos. Ces néochamanismes ne sont pas plus authentiques que vous l'êtes, d'être simplement mexicains.

Après tout, peut-être devrais-je mentir moi aussi, et appeler cela "liberté de pensée", comme l'a fait l'un des lecteurs de ce blog, indigné par le texte de Kerssemakers sur Castaneda, lors de sa première mise en ligne en 2009. Cela intéresserait davantage, tant notre société fonctionne dans le mensonge, de la publicité à la politique, en passant par la spiritualité. Ouspensky ne dit-il pas que la "vérité ne parvient aux hommes ordinaires que par le mensonge"?

Les occasions de mentir ne manquent pas. J'ai appris l'autre jour par des personnes du net que j'étais un chamane inca. Le même genre de chamane que Luis Ansa a sans doute rencontré à Sacsayhuamán. Cela marche très bien en ce moment le chamanisme Inca ; mieux que les kallawaya qui sont pourtant les héritiers des médecins incas. Je devrais vite endosser le rôle. Pourtant, non seulement je ne suis pas un chamane inca, mais un chamane inca : ça n'existe pas. Ce qui par contre existe, ce sont des néochamanes incas ; et je n'en suis pas non plus.

J'aurais pourtant bien des raisons de mentir, ne serait-ce que pour l'argent. Les gens imaginent que pour faire ce que je fais il en faut beaucoup. J'ai entendu un jour quelqu'un qui même au RSA, serait de toute façon plus riche que je le suis : “Moi, j'ai pas les moyens comme lui de voyager en Bolivie, alors je fais de la chaos-magick”. Ceci est tellement loin de la vérité. On dirait une excuse. Elle n'est pas nécessaire pourtant, du moins pas à mes yeux. Se jeter dans le vide, c'est une question d'ouverture à la vie et de confrontation à l'Inconnu et au risque. Je n'ai pas de maison. Ni louée ni achetée. Je n'en ai jamais eu. Je n'ai pas de voiture. Pas de compte en banque bien garni. Pas d'attache, d'enfant à nourrir, de famille à choyer autre que celle de la Voie, que j'aime de tout mon coeur. Ma vie toute entière tient dans un sac à dos de 20 kilos. Je ne m'inquiète pas de cotiser pour la retraite. Je n'ai aucune sécurité sociale. C'est justement pour ça que je peux tout faire : je ne suis pas prisonnier de ce que je possède. C'est sans mérite aucun, puisque ce n'est pas moi qui décide. Je suis poussé constamment dans le dos et ne commande que d'obéir au pouvoir qui me guide. Mais je suis libre de ce qui te contraint, heureux de conditions qui te pousseraient au suicide si tu devais les vivre. On ne peut exiger que tous vivent comme cela. Je vis sans lendemain comme les oiseaux du ciel dont parlent les évangiles et qui ne manquent de rien. Et par conséquent, je suis libre de ne plus mentir, même pour de l'argent.

Cela me remet en tête le film culte de Nicolas Echevarría, Cabeza de Vaca, et cette réplique fameuse, alors que les protagonistes sont sur le point de regagner le monde “civilisé” : “tendremos que contar mentiras”. “Nous devrons raconter des mensonges”. Face à cette remarque de son compagnon, le chamane blanc reste perplexe, la folie dans les yeux. C'est un peu comme si le mensonge était une nécessité occidentale.

Car ici dans les Andes, nous avons un dicton. Au-delà de l'Empire Inca qui l'avait pour devise, cette triple éthique remonte au temps de Tiwanaku et intègre une lecture ésotérique profonde, en plus de son sens simplement moral. C'est une porte pour l'énergie et la brillance du sang. Les trois principes de ce dicton sont si importants qu'on leur attribue les trois marches du cadran supérieur gauche de la chakana ou tawa chakana (quatre escaliers). “Ne vole pas, ne mens pas, ne sois pas paresseux”. En langue Runa Simi, autrement dit dans la langue des hommes qu'est le quechua, nous disons : ama sua, ama llulla, ama quella.

Ama llulla. Que serait une société sans mensonges ? Il est tellement difficile de ne pas mentir que Gurdjieff nous dit que cela doit s'apprendre, qu'on peut rarement y parvenir tout seul. Des dispositifs psychologiques spéciaux qu'il qualifie de “tampons” existent, afin de permettre de ne pas nous rendre compte que nous nous mentons à nous-même et aux autres. Faire sauter ces "tampons" serait prendre le risque de la folie, le risque de se voir, n'est-ce pas ? Imaginez un instant une société sans mensonge. Imaginez qu'on dise la vérité sur les accidents nucléaires. Imaginez que le DRH d'une grande société ne mente pas, alors qu'on l'interroge sur le suicide d'un membre du personnel de l'entreprise où il travaille ? Qu'il prenne ce risque fou qui fait tellement de bien. Qu'il sacrifie "sa carrière" et se jette dans l'inconnu. Imaginez que n'existe plus aucun médiamensonge ? Imaginez que Bernard Kouchner ait toujours dit la vérité. Combien de guerres et de suicides évités ? Peut-être commencerions-nous alors à parler “la langue des hommes”, une langue de transparence.

Mais avant toute autre chose, nous pouvons commencer par nous-même, en nettoyant notre voie de toutes ces histoires que nous nous sommes inutilement racontées. Pour moi la richesse, c'est ça.
NOTE SUR LES ILLUSTRATIONS ET SUR LA CHAKANA : Première chose que l'on voit au sortir de l"Enfer et piste à suivre pour aller vers le Ciel, puisqu'elle en est la porte. L'astrophysique nous dit aussi que c'est la direction où se situe l'attracteur étrange de notre Galaxie. On ne sait trop comment, mais Dante Alighieri (1265-1321) connaissait la constellation de la chakana ou Croix du Sud, bien avant sa découverte par Americo Vespucci (1454-1512). Seule peut voir ces étoiles la gente première du Paradis. Si pour notre auteur la porte de l'enfer est sous Jérusalem, celle de l'Eden est constituée par les quatre étoiles de la chakana. Plus encore, la cosmovision que Dante adopte pour sa Divine Comédie nous montre un pôle sud tourné vers le haut et un pôle nord tourné vers le bas, tels que les conçoivent les sages de l'hémisphère sud. Tristesse aussi pour le Septentrion. Les poètes, c'est bien connu, sont aussi des Voyants : "Je tournai à main droite, et je pensai à l'autre pôle, et je vis quatre étoiles que nul ne vit jamais, hors la gente première. Le ciel semblait se réjouir de leur splendeur. O Septentrion, si triste es-tu de ne pouvoir les contempler ! (La Divine Comédie, Purgatoire, Chant 1:22-27)

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonsoir,

Je souhaiterais découvrir de plus amples informations sur la cosmovision des Kallawaya.

Malheureusement et vous avez raison d'en parler de nombreux ouvrages sont frauduleux.

Par exemple quel est le "mythe de la création" , terme impropre mais tant utilisé!, des Kallawaya?

Peut-être si vous en avez le temps pourriez-vous en parler dans un futur Article?

Je l'espère!

Il y a tant de choses que je souhaiterais découvrir sur la culture et l'art de vivre des Kallawaya.

Je vais jeter un coup d'oeil sur les articles de votre blog qui parlent de médecine.

Encore merci pour votre partage.

A bientôt!

RGB

JL a dit…

http://magick-instinct.blogspot.fr/2012/02/nombres-et-traces.html

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