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dimanche 2 mars 2008

LES INTENTIONS



Par Wei Wu Wei


L’esprit n’est libre d’objets qu’en évitant les intentions.
SHEN HUI

Seul quelqu’un qui croit vivre en fonction de son propre plaisir peut nourrir des intentions. Car comment quelqu’un pourrait-il nourrir des intentions s’il savait qu’en tant qu’entité apparente, en réalité il est  vécu ?
Celui qui sait qu’il est vécu sait aussi qu’en tant que tel, il ne peut être le sujet d’autres objets. Etant donné qu’il est vécu, il n’est pas sujet et les objets ne peuvent non plus être siens.
Par conséquent, prendre conscience que l’on est en train d’être vécu équivaut à savoir ce que l’on n’est pas et, savoir ce que l’on n’est pas, c’est savoir ce qu’on est.
II
Lorsqu’il n’y a pas d'intentions, il n’est pas nécessaire d’élaborer aucun type de concepts mais on agit simplement. Les maîtres assurent qu’il n’est pas possible de transcender les conceptualisations en réprimant les concepts, mais en s’abstenant de la volition.
Pour sa part, Shen Hui affirme : « La personne qui ne nourrit pas d’intentions délibérées est libre des conceptualisations (wu nien) ». Ainsi donc, l’activité volitive de l’esprit est de nature conceptuelle, tandis que son activité non-volitive est wu nien.
Toutefois, nous devons clairement comprendre que non seulement wu nien implique l’absence de conceptualisation, mais aussi l’absence de sa contrepartie négative, c’est-à-dire, l’absence de la non-conceptualisation et de la non-pensée volitive et conceptuelle, de sorte que wu nien signifie l’absence de toute action volitive, mais aussi l’absence de toute action non-volitive (c’est-à-dire, de l’inactivité ou du non-faire intentionnel, conscient ou conceptuel).
III
La volition

Seul le je-concept peut nourrir des « intentions », puisque « ego » et « volition » sont synonymes. Par conséquent, l’absence de l’un suppose l’absence de l’autre.
L’« intention » implique un acte de volonté. Le terme taoïste wu wei ne signifie pas l’inaction phénoménale mais l’absence d’action volitive. Et l’absence d’action volitive implique la présence d’action nouménale, c’est-à-dire le , l’aspect dynamique du Tao. Qu’est-ce donc que l’action nouménale ?
Il y a une implication positive dans la définition apportée par Shen Hui de wu nien en tant que double absence, c’est-à-dire absence de non-pensée ou de non-conceptualisation, qui est présence de cette absence (voir chapitre 1), et en tant que présence qui constitue l’ainsité de la pensée et qui est, précisément, l’action spontanée. De cette façon, l’action nouménale ou l’action non-volitive (wu wei) – qu’elle soit perceptive, conceptuelle ou somatique – est ce que le sage appelle « non-action » (non-volitive et non-égotique).

IV
La joie de vivre
Le simple fait d’éviter les intentions délibérées peut nous conduire à l’illumination.
SHEN HUI

De la part d’une marionnette « vécue », la tentative de diriger sa propre vie est essentiellement identique à celle d’une marionnette « rêvée » essayant de diriger son rêve. Ces sortes de tentatives sont, en outre, la seule réalité qui nous soit donnée de connaître.
Mais personne ne peut « vivre » et il n’y a rien non plus qui puisse « être vécu » par aucune sorte d'entité. Dans les deux cas il s’agit de marionnettes réagissant à des impulsions engendrées par des conditions psychologiques sur lesquelles elles n’ont pas le moindre contrôle. Elles ne sont ni objectivement sensibles, ni des entités, puisque l’apparente « sensibilité » des deux n’est pas autre chose qu’un reflet de l’Esprit, et ceci est tout ce qu’elles sont.
La notion d’un moi nourrissant des intentions est, en soi, un simple reflet. Son engagement comme origine des prétendus actes de volonté est une fantaisie, la fantaisie qui donne lieu à la souffrance. Ainsi, en l’absence de la fantaisie de cette rêverie, nous avons la félicité du sommeil profond, et en l’absence de la fantaisie de vivre, nous avons la béatitude du « nirvana » ou de la vie éveillée.
La volition est la cause temporelle du conflit psychologique, tandis que l’intention délibérée est la cause temporelle du conflit physique. Dans l’intemporalité il n’y a pas d’intention et sans intention, il n’y a pas de contrepartie à la béatitude, un terme qui, soit dit en passant, constitue une indication conventionnelle pour se référer à l’état d’être inconditionné et dépourvu de tout élément objectif.
La volition par conséquent, est la chaîne psychologique qui confine l’individu phénoménal à son apparent esclavage, puisque la volition est le pseudo-sujet essayant d’agir indépendamment de la force des circonstances, prétention dont l’absurdité est plus que manifeste.
Les enseignements des maîtres de toutes les écoles de libération – non seulement bouddhistes, mais aussi vedantines, taoïstes et même sémitiques – affirment d’une manière ou d’une autre le « que Ta volonté soit faite », c’est-à-dire la tentative de libérer le pseudo-individu des chaînes de la volition au moyen de la connaissance, de la pratique et de la stratégie, puisque lorsque l’on abandonne la volition, l’esclavage disparaît.
Les doctrines les plus pures – comme celles de Ramana Maharshi, Padma Sambhava, Huang Po et Shen Hui – nous enseignent qu’il suffit de l’analyse pour comprendre que n’existe aucune entité capable de volition effective et qu’un acte apparent de volition, lorsqu’il est en accord avec l’inévitable, ne peut être qu’un geste vain, et lorsqu’il est en désaccord, ne peut être que la simple révolte d’un oiseau prisonnier contre les barreaux de sa cage. Cette compréhension nous permet, pour le moins, de demeurer joyeusement en paix.
Lorsque nous étions enfants, nous pouvions aller à la fête foraine et faire semblant de conduire les voitures d’un manège comme si nous participions à une course automobile. La voiture avait un volant semblant réagir à nos mouvements mais en réalité, le véhicule était guidé automatiquement par en dessous. Comme nous tournions instinctivement le volant dans la direction où allait la voiture, il ne nous était pas difficile de croire que nous la contrôlions et il était même encore plus difficile, par crainte d’un désastre, d’arrêter d’essayer de diriger le véhicule pour le laisser se mouvoir de lui-même. Notre façon volitive de vivre est exactement comme cela.
La vie non-volitive est une vie pleine de joie.
Etre « vécu » comme une non-entité constitue une vie subjective où n’entre pas la souffrance, où il n’y a de place pour aucune préoccupation et où tout est ce-qui-est-et-doit-être. Car cette « intention » est responsable de la conception dualiste et de la comparaison qui s’en suit entre les opposés interdépendants, l’un étant « positif » et l’autre « négatif ».
Ceci est, en définitive, la vie nouménale que nous pourrions aussi appeler « réintégration ».
Extrait de Le reste est esclavage - La vie non volitive par Wei Wu Wei © copyright traduction française Jean-Luc Colnot, 2007. Vous pouvez télécharger au format PDF d'autres extraits de ce texte.


Le sot regarde le doigt

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