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jeudi 4 août 2011

FIGHT CLUB

Dis bonjour aux personnes qui lisent mon blog ! Une photo prise fin Juin lors de la fête de Lagunillas chez les kallawayas et Agustín vous tend la feuille sacrée de coca. Dans le dessin cosmogonique de Pachacuti Yamqui, tous les éléments représentés sont des chakanas, des ponts cosmiques privilégiés, dont l'importance grandit au fur et à mesure que l'on se rapproche des axes verticaux et horizontaux de la Pacha, de la maison cosmique. Au croisement de ces axes et au coeur du dispositif est situé ce que Pachacuti appelle la “chakana en général”, formée à partir de quatre étoiles dont l'une correspond à la coca. C'est dire l'importance de la feuille sacrée qui sert d'offrande pour toute mise en relation, que ce soit avec les dieux, les montagnes, les phénomènes atmosphériques, les lieux sacrés ou simplement, les êtres humains que l'on croise et avec qui l'on partage toujours un peu de son amère saveur. Cadeau anodin mais cadeau d'excellence, puisqu'il compose les offrandes aux dieux, accompagne les amulettes, marque les espaces sacrés, tisse les liens humains...
Comme ça va saigner à la fin de ce billet, autant commencer par le cariño avec Agustin, l'un des tous premiers amis qui tissèrent ce lien avec moi à Lagunillas en 2008. A l'époque, il n'exerçait pas encore le métier de guérisseur et s'occupait du cimetière et de la toilette des morts au village, une malformation des omoplates l'empêchant de travailler aux champs ou à la mine. C'est la raison pour laquelle nous l'appelons Alma, "âme" ; nom qui désigne les personnes décédées il y a moins de trois ans et qui reviennent le jour des morts. Comme la plupart des kallawayas en exercice, Alma a désormais une double résidence à La Paz et à Lagunillas. Et bien sûr il a son chapeau. Selon leur village d'origine, les hommes-médecines kallawayas s'installent dans les grandes villes suivant une certaine répartition. Ceux de Lagunillas ont pour tradition de travailler comme médecins traditionnels à La Paz ou à Cochabanba. Dans d'autres villages, on part jusqu'au Chili, alors que certains hameaux choisissent les grandes villes du Pérou. Survie adaptative aux nouvelles conditions du monde, la double résidence remplace peu à peu les grandes itinérances des kallawayas du XIXème siècle et du début du XXème, où l'on quittait le village pour des années parfois. Les kallawayas ont toujours été adeptes des périples loin de leurs terres. Dans son ouvrage La Pierre Magique, consacré aux kallawayas, Otero ne les qualifie-t-il pas de gitans des Amériques, sans qu'on puisse toutefois les assimiler à une culture complètement nomade ? L'éloignement du village d'origine n'est pas une nouveauté chez les kallawayas et ne constitue donc pas, en soi, le danger éminent dont cette culture est menacée. Seules ses modalités varient. La spécialisation des doubles résidences selon les villages permet de rester dans le cadre de la famille étendue qu'est le Ayllu ou communauté, et de poursuivre toujours sa formation au sein du même clan, lorsqu'on se retrouve dans les cités anonymes. Sur les 25 kallawayas souscrivant à L'ASOBOCUMIMEKA de La Paz - l'association bolivienne de culture millénaire et de médecine kallawaya - exerçant dans la rue des sorcières et la rue Sagárnaga, il n'y en a que trois venant d'Amarete, deux de Curva et un seul de Chajaya. La majorité vient de Lagunillas et les liens communautaires restent intacts en ville comme à la campagne. Cette adaptation intelligente, puisque instinctive et organique, permet aux kallawayas de la ville de toujours savoir qui est qui, à quelle lignée appartient tel ou tel, de quelle famille, de quels maîtres, son degré de compétence et ses spécialités. De quel fils, père, oncle, neveu, parrain, grand-père, ancêtre... Ils ne rompent jamais le lien avec le cercle d'origine et les lieux sacrés comme Tata Akhamani ou Muña Pata, le centre cérémoniel communautaire des kallawayas de Lagunillas. Ils retournent régulièrement au village, ne serait-ce que pour se réapprovisionner en herbes médicinales, célébrer des rituels de guérison, participer aux fêtes, semer et récolter ou retrouver leur famille.
Chaque année, ceux des kallawayas de Lagunillas qui exercent à Cochabanba et à La Paz conviennent des modalités de la fête du village, louent les services d'une fanfare et des costumes, dépensant pour l'ivresse et la dévotion, la transe que procure la fête, toutes les fortunes qu'ils n'ont pas. La danse que l'on choisit varie et les habits aussi. L'année dernière c'était la morenada et cette année ce fut le Tinku, une danse folklorique créée dans les années 80 sur les bases d'une cérémonie sacrée beaucoup plus ancienne et toujours pratiquée dans certaines communautés quechuas.
Bien entendu, même si les kallawayas dansent le Tinku ou une autre danse du répertoire national bolivien en s'habillant pour les circonstances, il y a toujours une forte représentation de leur propre culture lors des fêtes locales et l'on invite des groupes de qh'antu, musique arythmique et thérapeutique des kallawayas, tandis que les hommes avec leurs ponchos rouges et les femmes kallawayas revêtues de mantas richemment tissées, exhibent avec fierté toute leur culture...
Et on arrive au moment où ça saigne, à la cérémonie proprement dite du Tinku qui n'a rien à voir avec les kallawayas mais qui est à l'origine de la danse du même nom et où l'on envisage le sang des êtres humains comme offrande à la terre. C'est une tradition bien vivante que pratiquent encore les communautés quechua de Lamies et Jucumanis au nord du département de Potosi et au sud du département d'Oruro. Quand l'homme ne se voit plus comme centre de l'univers, il arrive qu'il s'envisage lui-même comme offrande rétablissant l'équilibre, ce qui advint dans nombre de sociétés cosmocentrées, pas seulement en Amérique du sud et centrale, mais aussi chez les Celtes ou en Inde. Tinku signifie “rencontre” en quechua et “attaque physique” en aymara. Autour des danses et de la musique les communautés s'affrontent en combat rituel à un contre un, homme contre homme, femme contre femme, enfant contre enfant. Le sang versé abondamment, les victimes parfois, sont considérés comme une offrande à la Pachamama et une fertilisation de celle-ci, une promesse de récoltes abondantes. Bref la Pachamama, c'est pas la Gaïa aux yeux bleus. C'est plus une affaire de passion sans limite que d'amour inconditionnel. Depuis quelques années, la police encadre ces cérémonies en essayant de limiter les conséquences létales et les armes trop définitives. Ce rituel d'origine Inca est attribué par certains anthropologues à un héritage antérieur Mochica, culture qui organisait autrefois annuellement ces types d'affrontements sacrés, à la fois offrandes à la Terre-Mère et régulateurs des tensions inter-communautaires. Certains travaux récents expliquent que l'art martial connu sous le nom de Rumi-Maki ou “main de pierre”, pratiqué depuis les cultures Tiwanaku, Mochica, Chimu et Inca - enseigné de nos jours par la fédération Awka Wasi ou la Maison du Guerrier - se serait également appuyé sur cette pratique du Tinku sacré. Mais je n'en dirai pas plus sur ces rites particuliers puisque la première règle du Tinku est...

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