© copyright Jean-Luc Colnot, 2007-2017.

jeudi 12 mars 2009

INITIATION

Charazani, capitale de la province Bautista Saavedra.

      Sur les Kallawayas, Burroughs écrivait en 1959 dans Le Festin Nu : " A propos, il existe en Bolivie une région d'altitude où les psychoses sont inconnues. Ces montagnards sont aussi sains d'esprit qu'un nouveau né. J'aimerais bien faire un tour là-bas moi-même, avant que le coin soit pourri par l'alphabétisation, la publicité, la télévision et les voitures..."

      Cette région de brumes et de mystères est celle de chamans experts en herboristerie et guérison rituelle que je fréquente depuis des mois, aussi bien á La Paz qu'à Curva et Lagunillas. Je compte parmi eux des compadres, des comadres, des filleuls, des maestros, des amis. Récemment, en découvrant les livres de l'ethnologue allemande Ina Rösing, j'ai réalisé que plusieurs de ces amis kallawaya et leurs proches parents figuraient dans ses études en qualité de "prestigieux guérisseurs". Je le crois volontiers, car c'est effectivement le cas de don Victor Bustillos, Don Faustino, don Marcelino, ou bien encore du père de don Fabian...

Mon ami Don Victor Bustillos célèbre la Saint Jean ou le Nouvel An Aymara, place San Francisco á La Paz. (25 Juin 2002, coupure de presse)


      Dans sa totalité, l'ethnie kallawaya ne doit pas compter plus de 8000 á 10 000 âmes. Charazani, la capitale de la province Bautista Saavedra, berceau de la culture kallawaya, n'est tout au plus qu'un petit village de 700 á 800 habitants. Il est situé á 3500 mètres d'altitude environ, autant dire dans la vallée, puisque toute la région est dominée par la cordillère d'Apolobamba oú trône, á près de 6400 mètres, la montagne sacrée entre toutes pour les kallawayas : Tata Akamani.

      La communauté européenne et quelques ONG, présentes dans la région depuis le milieu des années 80, n'ont pas encore réussi, par leurs illusions de progrès et de développement, à pourrir complètement la région, même si le danger se précise et qu'on sent bien que sous peu, on aura tellement voulu les aider en mettant de l'engrais dans leur terre et des antennes sur les toits de Charazani qu'ils auront disparu.
Petit chemin allant de Charazani á Curva et Lagunillas, vers mon lieu d'initiation.

      Ce qui fait depuis toujours l'originalité et la réputation des guérisseurs kallawaya, c'est qu'ils ont constitué très tôt un pont entre le chamanisme amazonien de l'Umasuyu, c'est-à-dire du monde humide, obscur, féminin et végétal de la jungle et le chamanisme andin de l'Urcusuyo, désertique, minéral, masculin, puissamment lumineux. Leur région est au cœur d'une géographie sacrée et ésotérique par laquelle transitaient les chamans andins pour leur initiation rituelle et magique, à mi-chemin entre le monde d'en-haut et celui d'en-bas. Si l'on se réfère à l'origine tiwanakote de leur savoir occulte, les connaissances qu'ils transmettent de père en fils, depuis les temps les plus anciens, constituent une lignée parmi les plus vieilles au monde, si ce n'est la plus vieille.

      Un chiffre ? D'après le docteur Alvarez Quispe, qui a fait beaucoup pour leur reconnaissance par l'Unesco et qui est, lui-même, un Kallawaya de renom : 800 ans avant J-C pour la date la plus récente, et 15 000 ans, si l'on tient compte des dates auxquelles correspondent les alignements astronomiques de Tiwanaku !

      On pourrait croire qu'au contact des Incas tout d'abord, et du catholicisme par la suite, le savoir Kallawaya s'est noyé dans le syncrétisme religieux pour se perdre à jamais. Il n'en est toutefois rien, dans la mesure où ce syncrétisme n'est bien souvent qu'un vernis. Les indiens des Andes n'ont jamais pu être réellement christianisés. Ainsi, derrière Sainte Barbara et Saint Jacques, saints catholiques que les kallawaya rattachent à la foudre, on reconnaît parfaitement les déités d'origine dont les appellations chrétiennes ne sont que les masques, les surnoms. Derrière la figure chrétienne de la Virgen del Socavón, ou tout simplement de la Vierge Marie, on retrouve souvent la Pachamama, Déesse du Cosmos. La continuité de cette tradition reste donc exceptionnelle, même si des pans entiers de la culture kallawaya ont pu disparaître au cours des siècles, tandis que d'autres éléments s'y sont greffés. C'est pourquoi, en dépit des apports nouveaux dont elle aura hérité au cours des âges, la culture kallawaya continue de préserver des coutumes et des pratiques rituelles pouvant remonter parfois à des milliers d'années. C'est par exemple le cas du sacrifice du Quwi, déjà pratiqué à Tiwanaku, culture dont le savoir médical, par exemple les pratiques de trépanation et bien d'autres éléments, sont parfaitement discernables dans le savoir des chamans kallawaya actuels.
Vue depuis Khjesasan Juncha. Au loin on distingue Curva. Au premier plan, ce très vieux bâton cerclé d'argent (wara de mando) m'a fait kallawaya. Il appartient á la communauté de Lagunillas.
Vue depuis Khjesasan Juncha, mon lieu sacrificiel.

      Selon les interprétations et la langue employée (quechua ou aymara), le nom des kallawaya peut signifier « pays des chamans », « habitants de la terre sacrée » ou « porteurs de médicaments ». Mais nous avons vu, dans une vidéo consacrée aux plantes kallawayas par le Maestro Grover, que peut exister une étymologie plus évidente encore se référant á la plante Kalawala dont il existe deux variétés : l'Inka Kalawala et la Jatun Kalawala ("la grande"). Cette dernière, mélangée à la chicha ou bière de maïs, a des effets psychotropiques, tout comme le San Pedro, qui pousse en abondance, entre genêts et muña, dans la vallée de Charazani, près de la splendide rivière et des sources géothermiques.

      Il existe quelques kallawaya susceptibles de vous donner de sommaires leçons sur les plantes et les rituels. Toutefois, l'initiation kallawaya n'est accessible qu'au sein même de ce groupe ethnique, où le secret n'est jamais un vain mot (1). Les seuls étrangers qui, à ma connaissance, ont reçu l'initiation kallawaya, sont les éthnologues Louis Girault, mort en 1976 et l'allemande Ina Rösing, qui a étudié la guérison symbolique des Kallawaya dans les années 80 et accompli un travail remarquable d'archivage et de documentation. Ses livres m'ont été recommandés en toute confiance par des maestros qui, souvent, ne savent pas lire. Ils m'ont grandement aidé à accélérer mon apprentissage et éclairent parfaitement tout ce que je vis ici, auprès de mes amis. Je ne lis pas Ina Rösing comme on lirait une ethnologue. Je la lis comme j'écoute la parole du kallawaya et c'est sans doute l'un des plus beaux compliments qu'on pourrait lui faire.


Chilchata, mon servicio.


      Comme ces rares étrangers, j'ai reçu, le 7 Mars 2oo9, l'initiation kallawaya. Cette initiation ressemble beaucoup à une sorte de baptême où l'eau bénite et le sang jouent un rôle important. C'est aussi une adoption par laquelle on devient fils des Machulas et de la Pachamama. Elle me permet de retrouver, ici, un lieu comme celui d'Aleyrac en France. Elle m'attribue une aire de magie sur la Terre Sacrée des kallawaya et j'acquière, par elle, la capacité à lire dans les feuilles sacrées, le don de comprendre le discours de Mama Coca. Mes prières sont dés lors écoutées avec plus de faveur, comme un parent écoute les paroles de son fils, plus que celles de n'importe quel autre enfant. Je suis très touché et très honoré de cette exceptionnelle transmission qui me permet de pouvoir vraiment dire en quechua : Kallawayan cani khjanchis koramanta (Je suis le kallawaya á sept plantes). Je ne serai jamais, bien sûr, qu'un petit Kallawaya qui porte bien son nom, puisque je connais effectivement peu de plantes, là où les kallawaya en connaissent des centaines. Néanmoins, je sais comment faire une mesa, qu'elle soit blanche, grise ou noire. J'ai maintenant mon propre lieu sacrificiel, sur l'étroit sommet de la montagne sacrée Khjesasan, à presque 5000 mètres l'altitude. Son nom est Khjesasan Juncha. J'ai également mon servicio, qui est la montagne voisine de Chilchata, située á ma gauche, lorsque je me tourne vers le soleil levant. Quant à mon uywiri, "celui qui me crée" en tant que kallawaya, le lieu sacré auquel je suis relié, ma racine, mon père magique, mon Machu, il ne s'agit rien moins que de Tata Akamani lui-même. Tous ces lieux m'ont été attribués par le maestro au travers de la divination dans les feuilles sacrées de coca, lors du rituel d'initiation. Même si je sais que Mama Coca en décide souvent ainsi, je suis très impressionné que mon uywiri soit Tata Akamani en personne, le maître de toute la cordillère d'Apolobamba trônant si haut aux frontières du ciel, le plus prestigieux Machula de la culture Kallawaya. J'ai beaucoup apprécié que mon initiateur m'invite à demander à mes amis français de faire une offrande á Aleyrac, mon autre lieu sacré, mon uyuwiri de l'autre continent. C'est la reconnaissance implicite, par mes frères kallawaya, de tout le travail que j'ai fait en France à ce jour. C'est aussi la création d'un lien de continuité, par delà les continents et les différences de forme.

      J'avais gardé un petit caillou d'Aleyrac. J'en avais emporté trois : un pour le lac sacré près du sanctuaire de la Vierge Brune, un pour Tiwanaku, un pour une personne, je ne savais pas qui. Cette personne, c'était moi. J'ai enterré le petit caillou sous le nouveau lieu sacrificiel de Khjesasan Juncha et toute l'énergie de tous les lieux sacrés a plongé en moi, après avoir brûlé la mesa de 24 platos. Je sais que j'ai la main de glace qui provoque les gelées, je sais aussi que ma main gauche est excellente et que je peux développer l'expertise de la yana mesa ou "guérison noire"(2). Don Grover me demande déjà de l'assister lors de ses yana mesas, où mes mains sont utiles à toutes inversions. Le lieu sacrificiel qui m'a été attribué est d'une incroyable beauté. Bien qu'Ivan - l'un des jeunes fils de don Faustino - ait pris des photos et quelques bouts de videos de mon initiation, j'ai choisi de ne pas diffuser d'images sur le web et de confier ces archives privées à la lignée d'Aleyrac (à Jais, notamment).
Tata Akamani, mon uywiri, mais aussi, la principale montagne sacrée des Kallawayas.

NOTES
(1) Les kallawayas sont, dans leur communautés d'origine, extrêmement inhospitaliers et ne permettent pas qu'un étranger réside longtemps parmi eux. Ils préservent leur savoir médical et botanique, avec un zèle excessif et transmettent leurs secrets hermétiquement scellés de père en fils. (Labarre)
      Ces indigènes sont peu hospitaliers et ne permettent pas qu'un étranger reste plusieurs jours parmi eux. (Paredes)
      Les Kallawaya sont normalement réservés lorsque les blancs leur posent des questions (Wrigley)
      Le groupe le plus prestigieux de guérisseurs autochtones qui est connu depuis les temps les plus reculés en Amérique du Sud est celui des Kallawaya boliviens... De nos jours encore, leur formation a lieu de façon orale et est transmise aux hommes uniquement, par les sages les plus anciens. (Goldwater)
      Dans le groupe kallawaya opère le phénomène social de la conscience des conquêtes magiques, que la collectivité essaie de conserver comme un monopole, au moyen du mystère et du secret. Ainsi, l'existence du secret comme méthode de cohésion sociale est une spécificité de la famille kallawaya. L'esprit des morts et le secret des arts magiques ont créé chez les kallawaya un monde différent qui s'incorpore au monde de la réalité patente, établissant par ce moyen une confusion entre la réalité, la fantaisie et les désirs. C'est de cette manière que l'habitude du mystère et du secret dans le groupe kallawaya - obéissant parfois à des impératifs de survie - se transforma en actes subconscients, devenant, pour ainsi dire, un réflexe social. Cette conscience du secret est l'une des forces du groupe kallawaya, étant donné que les autres noyaux aymaras qui les entourent, la considèrent plutôt comme une atmosphère où incubent tout autant les attirances opposées du bien et du mal. D'où la nécessité pour les kallawaya d'administrer leurs arts magiques avec la plus grande attention et de ne les exercer au service des étrangers qu'après avoir éprouvé leur bonne foi et leur fidélité. C'est également l'existence de cette habitude du secret qui communique aux kallawaya leur attitude de supériorité, si étrangère au milieu aymara-quechua. Parfois, la tension exercée en vue de conserver le secret peut aller jusqu'à proscrire du groupe ceux qui tentent d'assouplir ou de violer ce secret. Dans tous les cas, dans la vie sociale des kallawaya existe un fait palpable, une série d'attitudes soutenues, élevées au rang d'institution : le secret. (Otero)

(2) On ne saurait trop souligner l'importance des mains dans les pratiques kallawaya. Comme le rappelle Ina Rösing, il existe plusieurs sortes de mains parmi les ritualistes et chaque type de main peut développer une excellence qui lui est propre. Récemment, commentant les vidéos que j'ai diffusées, un ami d'internet m'a écrit : "...la précision des gestes malgré leur apparente simplicité m'a beaucoup impressionné. Dans un texte sur la sorcellerie (chez Castaneda ? dans le cadre de la wicca ? mes souvenirs sont confus...), il était écrit que c'était à ce genre de traits que l'on pouvait reconnaître un véritable rituel. (...) Je suis juste sensible à la beauté. "
      Comme je le comprends. Cela me fait penser a l'une des formules magiques des kallawayas et son concept sous-jacent. Dans cette formule, on énumère la lignée et les responsables rituels de l'année pour la communauté. En le faisant, on répète constamment l'expression "des mains de", Makinmanta en quechua :
      Des mains du maître des rituels de ce cycle annuel,
      Des mains de tous les sages,
      Des mains de Grover Quispe,
      Des mains d'Hôte-Cerf,
      Des mains des hommes bons,
      Des mains des anciens Kallawayas...

      Watapurichejkunaj makinmanta,
      Tukuy yachaqkunaj makinmanta,
      Grover Quispej makinmanta,
      Hôte-Cerfj makinmanta,
      Sumaj runaj makinmantaj,
      Kuraj Kallawayakunaj makinmantaj...

      Makinmanta
, "des mains de", s'utilise dans le sens de "au nom de" ou "dans le sens de". Considérée comme suprême, cette formule est très fréquente dans le cercle des kallawaya où je vis. Au nom de toute la lignée, je peux prier, agir, guérir. Et les mains dont parle la formule sont toujours les mains d'un sage, d'un chaman, d'un serviteur des lieux sacrés, d'un maître des rituels. Ce qui arrive "en son nom", n'arrive pas, en toute rigueur, en son "nom", mais toujours "par ses mains" : les mains qui préparent la mesa, celles qui élèvent le brasero vers le ciel et arrosent le sol avec l’œillet et le coquillage. De sorte que lorsque l'on dit Mankinmanta, on parle de ce qui arrive, de ce qui est fait, agi, produit "par les mains". Cela attire l'attention sur l'habileté des gestes, leur profondeur, la présence qui s'en dégage, leur magie.


8 commentaires:

Jais a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Jais a dit…

Mon coeur vibre pour toi, mon Frère.

Les mots sont impuissants à décrire ce que je ressens de cette initiation qui t'a été confiée.

Je ne peux que te remercier, toi qui m'a appris à approcher le Dragon, et chevaucher en sachant que, quelque part dans le monde, toi et d'autres de nos Frères font de même.

Quelle heureuse cavalcade !

manihiyya a dit…

Les cornes sont dignes, belles, lumineuses et efficaces.

Ouahou, ca decoiffe

M.

kAzIm a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
kAzIm a dit…

Félicitations ! je sais ca fait un peu carte de voeu mais bon, c du lourd. merci pour le partage, les textes et tout :]

Elcmar a dit…

Impressionnant, oui vraiment impressionnant

merci,

JL a dit…

Chais pas quoi dire tiens !

Philippe a dit…

Philppe à dit : Il ne pouvait en être autrement, car la grandeur et la beauté de ces actes n'a d'égale que la simplicité des êtres qui les font

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...