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samedi 7 février 2009

ENTRE CIEL ET TERRE

J'ai écouté plusieurs prêcheurs blancs de toutes dénominations simplement parce que j’étais curieux d'entendre ce qu’ils avaient à dire. Mais je n'avais pas besoin de leurs églises. Je portais ma propre église en moi... Je voulais voir avec le cœur. Cet œil avait sa propre façon de regarder les choses. Je m'y suis abandonné totalement. J'ai toujours cherché à découvrir.[...]

Si vous prenez une herbe - même le garçon du boucher à son comptoir aura une vision après avoir pris du peyotl. Sa vraie vision cependant doit venir de son propre fond. Ce n'est pas un rêve; c'est très réel. Ça vous frappe dur et clair comme un choc électrique. Vous êtes tout à fait réveillé et tout à coup, il y a une personne debout devant vous qui, vous le savez, ne peut être là. Ou bien, quelqu'un est assis tout près, et tout d'un coup, vous le voyez en même temps sur une colline à un demi mille. Et cependant, vous ne dormez pas; vos yeux sont ouverts. Vous devez travailler pour arriver à cela, vous devez vider votre esprit pour l'obtenir.

Je ne suis pas un ivrogne, mais je ne suis pas un saint, non plus. Un médecine-man ne devrait pas être un «saint». II devrait expérimenter et sentir chez son peuple tous les hauts et les bas, le désespoir et la joie, la magie et la réalité, le courage et la peur. Il devrait pouvoir descendre aussi bas qu'un pou et s'élever aussi haut que l'aigle. À moins d'expérimenter les deux, il ne vaut rien comme médecine-man. La maladie, la prison, l'ivrognerie j'ai dû connaître tout cela moi-même. Vous ne pouvez être si distant, si inhumain, que vous vouliez vivre entouré de plastique tout le temps. Vous devez être dieu et diable, tous les deux. Être un bon médecine-man veut dire être en plein milieu de la tourmente, et non s'en protéger. Ça veut dire expérimenter la vie dans toutes ses phases.Ça veut dire faire le fou de temps à autre. Cela aussi, c'est sacré.

Je suis un Indien. Je pense à des choses ordinaires et communes comme ce pot. L'eau bouillante vient du nuage. Elle représente le ciel. Le feu vient du soleil qui nous réchauffe tous hommes, animaux, arbres. La viande signifie les créatures à quatre pattes, nos frères animaux, qui ont donné d'eux-mêmes afin que nous vivions. La vapeur est le souffle vivant. C'était de l'eau; maintenant, ça monte vers le ciel, devenant à nouveau un nuage. Ces choses sont sacrées. En regardant ce pot plein de bonne soupe, je pense en ce moment, très simplement, que l'Être Sacré prend soin de moi. Nous, Sioux, passons beaucoup de temps à penser à des choses quotidiennes, qui dans notre esprit sont mêlées au spirituel. Nous voyons dans le monde qui nous entoure plusieurs symboles qui nous enseignent le sens de la vie. Nous voyons beaucoup de choses que vous, les Blancs, ne remarquez plus. Vous pourriez les remarquer si vous vouliez, mais vous êtes habituellement trop occupés. Nous, Indiens, vivons dans un monde de symboles et d'images où le spirituel et le commun sont un. Pour vous, les symboles ne sont que des mots parlés ou écrits. Pour nous, ils font partie de la nature, de nous-mêmes la terre, le soleil, le vent, la pluie, les pierres, les arbres, les animaux, même les petits insectes comme les fourmis et les sauterelles. Nous tâchons de les comprendre non avec la tête mais avec le cœur, et une simple suggestion suffit pour nous en donner le sens.

Selon notre façon de penser, le symbole des Indiens est le cercle, le cerceau. La Nature veut que les choses soient rondes. Le coºrps des humains et des animaux n'a pas d'angles. Pour nous, le cercle représente ce qui rassemble les gens qui s'asseyent ensemble autour du feu, parents et amis dans la paix pendant que la Pipe passe d'une main à l'autre. Le camp dans lequel chaque tipi a sa place est aussi un rond. Le tipi est un rond dans lequel les gens s'asseyent en cercle et toutes les familles dans le village sont à leur tour des cercles à l'intérieur d'un plus grand cercle, faisant partie du cerceau plus grand formé par les sept feux de camp des Sioux, représentant une nation. La nation est simplement une partie de l'univers, qui est lui-même circulaire et fait de la terre, qui est ronde, du soleil, qui est rond, des étoiles, qui sont rondes. La lune, l'horizon, l'arc-en-ciel autant de cercles à l'intérieur d'autres cercles, sans commencement ni fin. Pour nous, c'est là à la fois un symbole et une réalité belle et juste, exprimant l'harmonie de la vie et de la nature. Notre cercle est sans temps, coulant; il est la vie nouvelle qui sort de la mort - la vie qui vainc la mort.

Le symbole du Blanc, c'est le carré. Sa maison, ses bureaux sont carrés, avec les murs qui séparent les gens entre eux... Or, toutes les choses rondes sont reliées entre elles. Rien n'est si petit et in-important qu'il ne contienne un esprit qui lui a été donné par l'Être Sacré. Les dieux sont des êtres séparés, mais ils sont tous unis dans l'Être Sacré. On ne peut expliquer cela sans revenir aux «cercles à l'intérieur des cercles», l'esprit qui se diversifie en pierres, arbres, insectes, les rendant tous sacrés par sa toute présence.

Je ne veux pas qu'on m'appelle médecine-man, simplement homme guérisseur, parce que c'est pour cela que je suis fait. Je ne demande rien. Un médecin blanc a un cachet, un prêtre aussi. Je n'ai pas d'honoraires. Un homme s'en va de chez moi, guéri. Voilà ma récompense. Parfois, je n'ai pas le pouvoir cela m'attriste. Quand j'ai le pouvoir, alors je suis heureux. Certains pensent à l'argent, comment l'obtenir. Cela ne me vient jamais à l'esprit. Nous vivons de la nature, ma femme et moi; nous n'avons besoin de rien, presque. Nous vivons cependant. Le Grand Esprit a fait les fleurs, les ruisseaux, les pins, les cèdres. II en prend soin. Il laisse une brise les traverser, pour qu'ils respirent; il les abreuve, les fait croître même la pousse enfouie dans les rochers. Il s'occupe de moi, m'abreuve, me nourrit, me fait vivre avec les plantes et les animaux, comme l'un d'eux. C'est ainsi que je veux demeurer, un Indien, tous les jours de ma vie. Cela ne veut pas dire que je veux m'enfermer. Plusieurs réussissent à trouver le chemin de ma cabane. J'aime cela. Je veux être en contact; je veux rejoindre les gens partout, et répandre parmi eux un peu de la voie de l'esprit.

Plus j'y pense, plus je crois que le seul véritable médecine-man est le saint-homme. Un tel homme peut guérir, prophétiser, parler aux herbes, commander aux pierres, conduire la danse du soleil ou même changer le temps, mais rien de tout cela n'a pour lui grande importance. Ce ne sont que des étapes qu'il traverse. Le saint-homme a dépassé tout cela. Il a la grande vision. Tel était Sitting Bull. II ne se battait pas, il ne commandait aucune armée, il ne faisait rien d'autre que laisser sa sagesse et sa puissance œuvrer pour son peuple .Le saint-homme veut être tout seul. Il veut être loin de la foule, des soucis quotidiens. Il aime méditer, s'appuyer contre un arbre ou une pierre, sentir la terre bouger sous lui, sentir le poids de ce grand ciel flamboyant au-dessus de lui. De cette façon, il peut trouver le sens des choses. En se fermant les yeux, il voit plusieurs choses très clairement. Ce que l'on voit les yeux fermés, c'est cela qui compte. Le saint-homme aime le silence, s'en entourant comme d'une couverture, un silence puissant à la voix de tonnerre qui lui dit bien des choses. Un tel homme aime se trouver à un endroit où il n'y a pas d'autre son que le bruissement d'insectes. II s'assied vers l'ouest, demandant du secours. II parle aux plantes, qui lui répondent. II écoute les voix de ceux qui bougent sur la terre, c'est-à-dire les animaux. II est un avec eux. De tous les êtres vivants, il coule en lui quelque chose continuellement, et quelque chose sort de lui en retour. Je ne sais ce que c'est. Mais c'est là, je le sais. Un médecine-man n'est ni bon ni mauvais. II vit, c'est tout et c'est assez. Personne ne paie un médecine-man indien pour être bon, pour agir convenablement. II agit simplement comme lui-même. II a reçu la liberté celle de l'oiseau ou de l'arbre. Toutes les créatures existent pour une raison. Même une fourmi sait pourquoi elle existe. Elle ne le sait pas avec son cerveau, mais elle le sait de quelque façon. Seuls les humains sont arrivés à un point où ils ne savent plus pourquoi ils existent. Ils n'utilisent que leur cerveau et ils ont oublié la connaissance secrète de leur corps, de leurs sens et de leurs rêves. Ils n'utilisent pas la connaissance que l'esprit a mise en chacun d'eux; ils ne sont même pas conscients de cela, alors ils se bousculent sur le chemin menant nulle part une super autoroute confortable et rapide, mais je sais où cela mène. Je l'ai vu. J'y suis allé dans ma vision et cela m'a fait frissonner d'y penser. Je crois que le fait d'être un médecine-man c'est, avant tout, un état d'esprit, une façon de regarder et de comprendre cette terre, un sens du pourquoi de l'existence de tout cela.[...] En me voyant ainsi dans ma chemise trouée et délavée, avec mes bottes de cowboy, la prothèse acoustique qui me siffle à l'oreille, en voyant la minable cabane avec sa toilette extérieure qui pue tout cela que J'appelle mon chez-moi. Cela n'arrive vraiment pas à ressembler à l'idée que le Blanc se fait du saint-homme. Vous m'avez vu ivre et sans le sou. Vous m'avez entendu jurer et raconter des histoires salées. Vous savez que je ne suis pas meilleur ni plus sage que d'autres. Mais je suis allé au sommet de la colline, j'y ai reçu une vision et une puissance; le reste n'est que décor. Cette vision ne me quitte jamais - ni en prison ni même quand je suis avec une femme, surtout pas là. Je suis un médecine-man parce qu'un rêve m'a dit de l'être, parce qu'on m'a commandé d'en être un, et parce que des vieux saints m'ont aidé à le devenir. II n'y a rien que je puisse y faire ou veuille y faire. Je veux être un homme qui sent la peine des autres. Une mort, d'où qu'elle vienne, m'appauvrit. Une jeune femme et son enfant ont été tués l'autre nuit sur la voie publique. Je ressens tellement leur mort. Au coucher du soleil, je parlerai d'eux au Grand Esprit. Je remplirai ma pipe et l'offrirai à leur place. Je fais toujours cela. Je fermerai les yeux, laissant l'esprit parler par moi. Ceci est un rappel du passé, un retour dans le passé, pour y communier avec les esprits, pour en recevoir un message. Simplement, je m'assois, détendu, les yeux fermés, et je laisse quelqu’un d'autre conduire."
(Chevreuil Boîteux)

8 commentaires:

Anaël Assier a dit…

Merci pour ces textes ...

JL a dit…

Ça coïncide parfaitement n'est-ce pas ? :D

Anaël Assier a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anaël Assier a dit…

Et sinon, vous voudriez pas me ramener deux trois EGA de là-bas ?
J'imagine bien que vous n'avez pas le texte, mais si vous m'envoyez les coordonnés de vos tirages, moi je vous envoie volontiers le texte des traits. Histoire de voir comment il décrit vos pratiques ...

Jean-Luc a dit…

Pour le texte, c'est ok. Pour les EGA, ici c'est plutôt Mama Coca qu'on consulte. Demandez tout de même á Jaîs, que vous connaissez. Il avait fait un tirage concernant mon séjour ici et a gardé les résultats.

Jean-Luc a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Jean-Luc a dit…

Sinon euh, le petit texte sur Tata Evo placé sur l'un de vos blogs est bien vu. La Feuille de coca - totalement inoffensive - est sacrée, et en interdire la mastication est vécu par les indiens comme une insulte, une menace pour leur culture et un signe supplémentaire d'arrogance et d'ingérance, de la part des "occidentaux". Quant á Tata Evo, il a en effet quelque chose de chamanique. C'est d'ailleurs lui qui, hier, a cloturé la rencontre qui avait lieu á Tiwanaku et oú se réunissaient plus de 500 chamans venus de toutes les amériques. C'était une rencontre hautement politique et spirituelle, dans le meilleur sens du terme, destinée á "accomplir la prophétie de la rencontre du condor et de l'aigle". Je crois que les gens ne se rendent pas bien compte des évènements très importants qui se produisent actuellement en Amérique du Sud et que les USA cherchent par tous les moyens á éradiquer. S'il existe une alternative á la mondialisation, un élan capable de mettre fin au rêve tordu des marchands, c'est ici qu'on peut le trouver, porté par la révolution pacifique indigène et sa puissante cosmovision. Tupac Katari l'avait dit, d'ailleurs, á l'instant de son horrible mort : "Je reviendrai par millions".

Elcmar a dit…

J'aime bien venir relire ce texte de temps en temps au petit matin.

Merci milles merci encore une fois...

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