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jeudi 23 juillet 2009

MAIN GAUCHE

MAIN GAUCHE ET OCCULTISME OCCIDENTAL

      Bonjour, mon ami me demande d’écrire quelques mots sur ce sujet. Concernant la Voie Aghor, qui est en effet l’une des voies tantriques de la main gauche les plus radicales, je ne puis que conseiller, avant tout jugement péremptoire, la lecture prudente et réservée des volumes que lui consacre Robert Svoboda aux éditions du Relié.

      Il est curieux que ce soient toujours les aspects les plus sombres et les rites les plus pestilentiels et pathogènes de ces voies qui retiennent l’attention de nos jeunes occultistes. A croire qu’une main gauche plus subtile ne leur conviendrait pas. Car plus simplement, l’on qualifie de main droite ou Dakshina-marga, la voie tantrique sans union sexuelle concrète ; tandis que le Vama-marga ou tantra de la main gauche, implique une union sexuelle rituelle effectuée concrètement. C’est un signe externe par lequel il est aisé de les distinguer, même si la sexualité y est bien moins importante qu’on l’imagine. Une définition claire et simple de la main gauche, est que cette dernière a recours à l’utilisation des cinq poisons de l’esprit en tant que nectars même de l’éveil, manière de dire qu’au fond, toute émergence est auto-libérée dés la source, aussi tamasique soit-elle. Pourquoi donc aller directement aux extrêmes ou compliquer les choses ? Coprophagie, nécrophagie, meurtre rituel... Est-elle plus authentique d’être plus dégueulasse ? Non. Il y a des degrés, certes, mais l’on n’est pas allé plus loin d’avoir fait pire, qu’on ne s’y trompe pas. Il n’est pas dit non plus que le besoin du pire soit une nécessité et les explications psychologistes que l'on donne de certaines de ces pratiques extrêmes en Occident, ne correspondent en rien aux éclaircissements fournis à ce sujet par les Aghoris eux-mêmes. Ce n'est donc pas en vue d'exercices déconditionnants que certains Aghoris ont pu manger de la chair humaine, mais, pour des raisons souvent bien plus prosaïques.

      Aussi, même ces extrêmes de l’Aghora ne sont pas ce qu’en imaginent les tenants d’une “voie de la main gauche” occidentale reconstituée, si rudimentaire et grotesque parfois qu’elle s’en va mendier ailleurs tous les contenus dont elle manque pour établir ses “parallèles” syncrétiques : chakras, kundalini, shakti, voilà les mots que l’on retrouve même en occident. Depuis le temps que l’on surfe, l’on aura remarqué à quel point la distinction entre les tantras de droite et de gauche est devenue la tarte à la crème de l’occultiste errant, manière de s’offrir à peu de frais la joie d’écraser le petit au cœur tendre, d’entretenir un sentiment d’appartenance à une élite glorieuse, noire du plus noir, nietzschéenne, surhumaine, voire anti-humaine. Cette Voie, l’occultiste la dévoie et s’y fourvoie. Le fait n’est pas nouveau et déjà Evola, Alexandre Douguine, ont pu écrire sur le sujet et en trahir totalement l’esprit, au point de dire, pour ce dernier, que seule la voie de la main gauche est proprement initiatique, l’autre n’étant faite que pour les moutons adonnés au rêve, à l’illusion du bonheur, ces pauvres et fragiles bestioles humaines qui n’ont rien compris.

      Facile, manichéen, dualiste comme la pensée automatique, mécanique et irréfléchie dont nous parle Gurdjieff, celle-là justement qu’il nous faudrait dépasser pour un peu plus d’initiatique. Qui pense comme un mouton, finalement ? Qui manque de créativité ? Qui laisse se déployer l’esprit neuf qui échappe au temps, au passé et au futur, sur-le-champ ? Main gauche devient alors synonyme de criminel, fasciste, élitiste, misanthrope, taré... occultiste. “Celui qui suit la voie de la main gauche ne rit JAMAIS“, insiste Douguine. C’est vrai qu’ils ont l’air triste et incompris, les pratiquants de la main gauche que nous croisons ça et là sur la toile, errant sur les sites de newbies.

      Car la voilà bien trahie, dans l’esprit et la forme, cette voie de la main gauche, là où même le pratiquant de ses formes les plus sévères écrit pourtant : “N’écoutez jamais les soi-disant swamis qui vous disent que vous devez devenir froids et morts pour progresser spirituellement. Ils ne peuvent dire ce genre de choses que parce qu’ils ont oublié ce qui signifie avoir un cœur“ (L’Aghori Vimalananda). Oui, c’est bien un maître Aghori qui tient ce propos qui rédime l’humain. Et une yogini de faire remarquer que cette Voie “c’est tomber amoureux ; ce n’est pas un choix de carrière“. Encore une fois de l’amour, quand bien même serait-il aussi noir que la voûte céleste et exprimé dans le charnier des haines.

      La "main gauche", telle que comprise par Evola et Douguine ne renvoie à rien de traditionnel et ne s'appuie sur aucune régularité initiatique valide. C'est du vent occultisant, une aberrante reconstruction plus politique qu'initiatique et conduisant à une impasse. L’ésotérique, l’initiatique, est de la main droite autant que de la main gauche. Il apparaît dans le bouddhisme tibétain dés lors que l’on prolonge le niveau mahayaniste par celui du tantrisme (ou vajrayana). Ainsi la frontière vers l’ésotérique, le point de rupture sans discontinuité n’est-il pas établi au niveau de la droite et de la gauche, mais bel et bien au niveau de l’énergie et de l’organique de l’éveil, dans le passage du concevoir au VOIR, ou comme ils disent, dans le passage de “la claire lumière de conception” à “la claire lumière réelle”. On entre donc dans l’ésotérisme en entrant dans le niveau tantrique, que celui-ci soit de droite ou de gauche. Et le tantra a fortement à voir avec la magie.

      Ce que l’on appelle voie de la main gauche occidentale est la plupart du temps une reconstitution pillant allègrement les sources orientales en leur donnant un habillage local, en trahissant les contenus, en reprenant les termes. Cette déformation moderne attire des jeunes gens plutôt imbus de leurs “connaissances” et de leur “importance”, en mal de sensations fortes, croyant dur comme fer en leur glorieuse construction mythique, avides du plus secret. Ainsi ce genre de site, 
où les plus belles joyeusetés se trouvent compilées, où abondent les approximations, où se côtoient des traditions remontant à 30, 40, 50 ans maximum, mais vieillies de 5000 ans, où la main gauche se noie dans la vulgarisation psychologiste, entre Seth et Nécronomicon, Nietzsche et Gurdjieff, où la déification perpétue du moi l’erreur. Qu’on y assimile Gurdjieff à la main gauche et Crowley à la main droite ne plaide guère en sa faveur d’ailleurs.

      Soyons clairs, restons dans l’évidence : au regard des voies de la main gauche traditionnelle, que sont ces reconstitutions occultistes ? Qu’ont à voir les petits maîtres et leurs bidouillages occultes avec la splendeur patente de leurs “équivalents” tantriques et leur magie manifeste, leur évidente preuve d’accomplissement jaillie de la rencontre, leur énergie surabondante, celle dont on apprend même en l’absence d’enseignements et de paroles ? D’ailleurs, les véritables traditions ne reconnaissent pas ces tartuferies, les fuient, les écartent de leurs mystères. Qu’on lise les préfaces de Philippe Cornu aux traductions de ses livres sur le Dzogchen : il ne s'agit que de "main droite" mais déjà, on se méfie ouvertement de ce que vont en faire les occultistes, on craint à raison de les voir citer l’œuvre, emprunter les méthodes. On sait qu’ils vont salir l’enseignement, le piller, le tuer en le pervertissant, en faire une soupe syncrétique et indigeste. Et d’ailleurs, que gagne-t-on réellement à exporter en Occident des expressions telles que “main gauche” et “main droite”, puisque celles-ci sont nées dans le tantra et devraient y rester, puisqu'elles finissent par signifier exactement le contraire de leur sens d'origine ?

      Le tantra de la main gauche est un ésotérisme, voire même un ésotérisme dans l’ésotérisme. Il ne s’adresse pas directement à des débutants comme nous, car on commence par le hinayana, on poursuit par le mahayana et on enchaîne, si besoin, par le vajrayana (tantra). Qui peut le plus doit nécessairement pouvoir le “moins”. Bref, on s’assied, on use le coussin de méditation bien avant de parler des 5 M. Le temps actuel de Kali accélère les étapes mais ne les saute pas. Cette voie exige de nous une soigneuse préparation. Elle est précédée de multiples avertissements. On ne la trouve pas sur Internet. Elle ne recrute pas. Elle ne se vend pas, ne se proclame pas. On ne cotise pas pour elle. On ne l’enseigne pas par correspondance. On ne la pratique pas sans influence directe de l’Autre Rive. On la tait. Et lorsque l’on sait que même des maîtres occidentaux formés à cette école hésitent à en célébrer les rites, qu’en est-il de la frivolité occultiste et de la politicaillerie radicale ? Qu’allons-nous parler de “main gauche” sur des forums à grande fréquentation, si ce n’est par orgueil, pour montrer que l’on est dans le secret des dieux, qu'on fait partie d'une élite ridicule ? Par là même n'y avons-nous proclamé que notre incompétence...

Mais “Fais ce que tu veux”.
Hôte-Cerf, pour l’ami.
Texte datant de 2002 et publié à l'origine sur ce forum.

2 commentaires:

Haëon a dit…

Un article qui fait du bien par ou ça passe, merci Hôte-Cerf.

JL a dit…

Donner sa vie pour la vie, pour sauver de notre folie la montagne, le fleuve, la terre ?

C'est ce qu'a fait le premier gourou Aghori de Morgan, Baba Nagnath yogeshwar Pitadeshwar Maharaj. Pour le Gange, pour Ma Ganja la déesse du Gange qu'il aimait passionnément.

Son corps a cédé le 11/07/2014 au matin après 5 ans d'intenses pratiques de jeûne pour la libération du Gange. Ce n'est plus un militant pour la cause de l'environnement. C'est un martyr.
Le message est clair.

https://www.google.fr/?gws_rd=ssl#q=baba+nagnath+yogeshwar&safe=off

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