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samedi 5 janvier 2008

BAKTI


Le deuxième visage de l’être aimé est celui d’un être courroucé. L’un des exemples les plus frappants de cette facette réside dans la tradition tibétaine. On parle du dalaï lama comme avatar du bodhisattva de la compassion, Avalokiteshvara ou Tchenrézi en tibétain, être lumineux, gracieux, empli d’une douce compassion pour tous les êtres vivants. Mais on oublie toutefois que son second visage est celui de Mahakala (la grande obscurité), un être terrifiant, aux crocs vampiriques, entouré de flammes infernales. Lorsque nous entrons dans des processus aliénants, que nous nous alimentons de nos névroses, lorsque ayant peur, nous entrons dans un schéma mortifère ou processus de répétition, fuyant en permanence ce que nous sommes ; si nous avons le malheur (ou le bonheur), d’être en relation avec le guru, ou dans ce cas, en prière auprès du bodhisattva, il y a de fortes chances pour que nous recevions un coup de pied au cul spirituel. Cela pourrait prêter à sourire, mais imaginer la face courroucée du suprême comme celle d’un père fouettard, ou encore prendre son enseignement silencieux et implacable pour de la remise en forme moralisatrice ou psychologisante, relève d’une très grande méprise. A vrai dire, peu ont été confrontés à la colère de Dieu, j’imagine que celui-ci est trop miséricordieux pour se montrer ainsi à tout le monde. A moins que (et c’est l’hypothèse la plus probable), nul n'ait osé s’aventurer sur les terres du courroux, avec le courage de s’affronter soi-même sans détour. En effet, sans préparation, les chercheurs seraient foudroyés sur place, ils s’effondreraient sur eux-même, dans un bain de sang psychique. Car le suprême courroucé est pire que le diable, il est celui dont le diable a peur. Nous n’avons pas idée de ce que nous nous infligeons, de tous les mécanismes absurdes dont nos croyances en notre moi sont constituées. Il n’y a en soi pas de quoi s’alarmer, mais dans les terres du courroux, je peux vous assurer que l’on fait moins le malin face à tout cela. Le bhakta doit entrer dans ces terres et ne jamais perdre de vue l’être aimé. C’est en quelque sorte un test. Comment réagiriez-vous si vous découvriez que l’être dont vous êtes tombé amoureux est en réalité un démon au visage terrible ? Le bhakta aurait peur certes, mais connaissant son amour pour lui, il ne perdrait pas de vue que si le suprême se montre ainsi, c’est par amour, et pour son bien. Oui, le suprême veut vous exploser par amour, car il sait que ce qui explose n’est pas et n’a jamais été vous. Ce qu’il explose sont des agrégats de « moi », des âmes errantes avec lesquels vous vous identifiez. Mais ça, avant de le vivre, vous ne le savez pas encore, vous ne pouvez pas vous appuyer sur les multiples introspections psychologiques où vous avez eu l’impression (crise de larmes à l’appui), de vous connaître… C’est dur mais c’est comme ça. Survivre dans l’amour à cette épreuve, aimer même cette épreuve et le visage diabolique de Dieu, fouiller dans la merde la plus sombre pour en découvrir la qualité merdique, et l’apprécier pour ce qu’elle est, sous le regard du jugement foudroyant de votre maître suprême, qui n’est autre que votre propre courroux sublimé, voilà ce que l’on pourrait appeler la bhakti de la main gauche. Mais n’ayez crainte, il y a paradoxalement une finalité à tout cela, bien que nous ne puissions rien en attendre. C’est sans espoir mais pourtant, ce courroux qui semble nous condamner éternellement à l’enfer du moi, est une pure libération. Enfermé dans notre monde onirique, c'est-à-dire dans les filtres que nous imposons au réel, qui n’est autre que nous-même, sans limite avec l’autre ou notre environnement, notre esprit se cogne aux parois que nous avons nous-même créées. A vrai dire, il ne faut pas compter sur le fait que notre mental puisse être libéré de quoique ce soit. A ce stade, on ne peut plus s’imaginer transfiguré, on ne peut plus parler de l’ascension de notre personne, vers des plans d’amour où, dans notre constitution propre, nous allons pouvoir traverser les sphères de l’univers. Lorsque l’on entre sur les terres du courroux, on y reste. Du moins, quelque chose en nous que nous appelons « nous » y reste. Où est alors la libération ? Celle-ci demeure un mystère, le grand mystère, nous ne pourrions en dire que des âneries... Nous nous libérons de notre propre libération. Comme si, libéré du moi, il n’y avait plus personne à libérer. Tout prend une tournure « non consistante », de ce théâtre dramaturgique humain, un grand éclat de rire, grotesque, s’impose comme une langue de feu traversant l'illusion. L’autre rive, c’est l’absence d’autre rive. A vrai dire, c’est la seule paix possible, la seule libération complète. En voyant ce que nous sommes, nous savons qu’il n’y a rien à faire et que c’est sans espoir. Morgan ne passera jamais l’abîme de Daath…Existe-t-il un être au-delà de Morgan ? L’observateur voyant Morgan tenter de franchir son abîme existentiel ? Même pas. Qui est le Guru ? Où se trouve ma divinité personnelle ? La tradition de la déesse Kali impose un symbolisme très représentatif : La Mère arrache la tête des démons pour s’en faire une parure, le dévot a la tête tranchée par son sabre sacré. Mort, rien ne pénètre son Mystère, seule persiste l’obscurité, la Nuit. Le mental saute, étant en grande partie, formateur de notre conscience individuelle. C’est avant tout non-moi qui est libéré. Ou pas !

De bhakta, nous devenons jnanin (connaissant), pour reprendre la terminologie hindoue. L’objection la plus importante que l’on puisse faire à la bhakti, c’est la dualité qu’elle suppose. Une objection secondaire serait plus personnelle : c’est comme si le bhakta feignait d’être ignorant. Mais plus il va en profondeur, plus jnana, la connaissance spirituelle, la métaphysique opérative (sans nécessité de dialectique ni même de mots), s’impose à son champ de perception, d’expérimentation. Il arrive un moment où, comme Rûmi le suppose, nous ne pouvons plus être «deux ». Étrange ligne de fuite de la bhakti qui annonce le règne de jnana, de même que l’absence d’animation (dans le sens animique du terme) du jnanin impose l’amour de la bhakti. Aimer c’est connaître et connaître c’est aimer, résume magistralement l’Épître de Jean l’évangéliste…

Texte écrit par Morgan, extrait du blog Bliss of none.

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