© copyright Jean-Luc Colnot, 2007-2017.

lundi 26 avril 2010

PAUL GREGOR

Smashan d'Aleyrac, automne 2009

[...] Le problème est simple ou ne l'est pas. Je refusai de le croire simple et d'accepter l'acte d'amour physique comme justification de tout le bruit qui se fait autour de lui. Nous ne sommes pas des animaux. Nous ne faisons pas cela en public. Nous connaissons la pudeur. Or, la pudeur, qu'est-elle sinon la voix de la conscience qui nous oblige à cacher une activité illicite. Illicite pourquoi ? Parce qu'elle contient une contradiction entre la nature de l'homme et ses aspirations, fondamentales. Il est obligé de satisfaire ses besoins, mais il les cache. Il veut donner l'impression qu'ils n'existent pas. Qu'il est déjà cette substance éthérée vers laquelle le portent ses ambitions innées. Plus l'homme s'éloigne de l’animal, dans sa pensée, plus la contradiction avec sa nature devient aiguë, plus il tient à camoufler ses instincts. Et comment peut-on les camoufler mieux qu'en les minimisant ? Qu'en les expliquant d'une façon simpliste. Qu'en les étalant au grand jour, tels qu'ils ne sont plus, depuis longtemps.

Déjà alors je m'en doutais, dans le jardin obscur près du Monte Palatino : toute l'impudicité de notre temps n'est en réalité que le comble de l'hypocrisie, l'achèvement de la fausse pudeur. Les seins des girls, les sodomies et les partouzes librement exhibés, ne sont que des précautions de vieille fille, semblables aux maillots de bain 1900.

On étale une sexualité qui n'est plus la nôtre qu'à moitié. Plus on la présentera simple, plate, bestiale, moins on en aura honte. On n'a pas honte d'une fausse accusation. Or, ce qu'on montre dans les bordels que sont devenus nos rues, n'est que l'image de nos instincts préhistoriques. Mais nous ne sommes pas si simples que cela. Nous voulons quelque chose au-delà de tout cela, mais nous évitons d'en parler.

[...] A cette époque-là je pensais donc d'une manière encore assez confuse, qu'il y avait dans notre organisme un abcès caché qui faisait progressivement pourrir le monde.

Il ne s'agit pas d'une dissimulation complète. De nos jours, on ne peut rien cacher entièrement. Le monde fait comme les syphilitiques primitifs. Il attribue les plaies à un mal plus anodin, moins effroyable. Il préfère la décomposition aux piqûres, à la réaction douloureuse de quelques jours, inévitable dans un état aussi avancé. Et surtout il a honte de ce que diront les voisins.

Partant de ces prémisses je considérais l’extrême pudeur simpliste de notre époque comme une réaction criminelle. Je cherchais exprès à habituer mes yeux à de forts éclairages, comptant que la lumière faite pour pénétrer notre enfer et nos purgatoires serait forcément aveuglante, et même assez dangereuse pour la vue.

Je n'y étais pourtant pas assez préparé, la nuit où elle éclata devant moi, il y aura bientôt dix ans, quand je traversai Rome, un message chiffré dans ma tête.

J'ai évidemment à maintes reprises réinterprété au cours des années suivantes, ma rencontre avec cette baronne Catherine zu Strahl dont j'aimerais quand même savoir, avec certitude, ce qu'elle est devenue, bien qu'il ne me reste pas beaucoup de doutes à ce sujet. J'ai eu le courage de m'interdire toute recherche saugrenue. Il est cependant notoire que son couvent fût bombardé et détruit lors de la dernière poussée américaine, vers les massifs subalpins.

Les quelques heures passées avec elles étaient trop surchargées d'événements bizarres, ressemblaient trop au délire d'une sexualité morbide, pour laisser entrevoir aussitôt leur sens secret, leur portée métaphysique. D'ailleurs je n'étais pas métaphysicien pour un sou.

Tout se prête à de multiples interprétations. Je pourrais par exemple dire que j'ai fait l'amour avec une sainte authentique, si j'avais une tendance sacrilège. Je pourrais raconter que je me suis saoulé en compagnie d'une toquée qui se prenait pour une sainte, si je voulais simplifier au prix d'un mensonge.

Mais en réalité ce n'était ni l'un ni l'autre.

Elle était loin de toute sainteté, mais elle était faite de la seule matière qui, dans des conditions favorables, peut produire des grandes mystiques. Elle vivait sous une tension nerveuse extraordinaire, la température de son imagination était surchauffée, mais tout en restant très loin du déséquilibre. Sa force d'âme avait la souplesse d'une lame de fleuret. Comment aurait-elle autrement résisté aux épreuves de cette nuit, auxquelles je l'astreignis malgré moi, sans en être entièrement conscient ni responsable ?

Je me rends, aujourd'hui, très bien compte que n'importe quelle autre créature, placée au milieu des mêmes crises de la conscience et des passions déréglées, serait devenue au bout de ces quelques heures absurdes, détraquée pour de bon. Or, il me reste le souvenir réconfortant et qui justifie tous les espoirs : avoir vu à l'aube de mon départ sa véritable nature : lame d'acier forgée dans un feu dévorant, incassable, claire comme de l'eau et brillante comme le jour.

Si les faits qui se produisirent au cours de ces quelques heures étaient déjà assez impénétrables par leur caractère qui relevait en même temps de la pathologie sexuelle, de l'occultisme et d'un mysticisme très authentique, il faut ajouter que j'ignorais encore tous les détails nécessaires à une juste compréhension.

Extraits de VISION ROMAINE par Paul Gregor, éditions du scorpion, 1952. Vous pouvez télécharger la version pdf complète en cliquant sur le lien du titre.

Aucun commentaire:

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...