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samedi 13 juin 2009

EXTRAITS DE VIE...


Nous avons dormi dans la choza de Don Grover et nous nous sommes réveillés très tôt pour aller de LAGUNILLAS jusqu'à mon lieu du feu, KHJESASAN JUNCHA. Nous sommes le 10 Juin, il est quatre heures du matin et il va faire nuit durant la moitié du trajet.

Vêtue de sa robe de crépuscule matinal, pour reprendre l'oxymore d'Enrique Oblitas Poblete qui la décrit avec beaucoup de poésie, voici qu'apparaît PACHAPAQAREY, déesse de l'Aurore présidant, entre autres, aux mutations et aux constantes renaissances.


Mon très cher TATA AKAMANI se révèle lui aussi dans ses plus splendides atours. Pas un nuage ne le couvre et toute la cordillère d'APOLOBAMBA rayonne. De plus, je viens de réussir l'exploit, pour la première fois, de monter de 4000 à 5000 mètres sans marquer un seul temps d'arrêt, tout comme le font mes amis indigènes. Au début, je marchais dix minutes et devais me reposer dix minutes, mettant la patience de ceux qui m'accompagnaient à l'épreuve. Cette fois-ci, Don Grover était très fier de moi.

Lors du rituel du mois dernier, j'ai bien senti que quelque chose n'allait pas avec TATA AKAMANI car les cendres de la mesa étaient noires et les noix oraculaires n'annonçaient rien de bon. J'ai donc beaucoup réfléchi aux raisons de la colère du Dieu, puis j'ai parlé à coeur ouvert avec Don Grover une bonne partie de la soirée d'hier. Quelque chose s'est soudain éclairé et c'est pourquoi nous marchons maintenant joyeusement vers ce qui va être le plus beau et le plus puissant des rituels kallawayas que j'ai célébré à ce jour.

Bien qu'il n'y ait rien d'impossible, il est vain d'espérer pénétrer profondément une tradition chamanique lorsque l'on ne parle que l'espagnol. Et Don Mario en est la preuve vivante. Comment peut-on recevoir de cet homme autant de sagesse sans parler sa langue, le quechua ? Comment interroger les femmes du village sur tel ou tel aspect de la médecine kallawaya alors que celles-ci ne parlent pas un mot d'espagnol. Et ceci est vrai également des autres traditions. On n'aura qu'une expérience de surface si l'on ne s'adresse pas au yatiri dans sa langue sacrée qui est l'aymara. De même en est-il des kallawaya qui, pour certains, méconnaissent la langue de l'envahisseur. Lorsque l'on ne dispose que d'une connaissance sommaire de l'espagnol, il y a de fortes chances qu'on ne puisse rencontrer que des chamans pour touristes dans des écoles de chamans, ou des centres thérapeutiques pour occidentaux, un peu comme cet argentin que mes amis Emmy et Don Joselito ont rencontré sur l'Île du Soleil il y a peu. Si je place ici une photo de Don Mario, c'est que c'est grâce à lui que j'ai pu enfin obtenir mon poncho de Maestro Kallawaya. Jusqu'ici, aucun des ponchos que l'on m'avait proposé n'était à la bonne taille et il a donc fallu s'occuper d'en faire tisser un tout neuf, ce dont s'est chargé l'épouse du bon Mario. Don Mario n'est sans doute pas le meilleurs ritualiste parmi les kallawayas, mais il est certainement le plus doué concernant la connaissance des plantes, la médecine naturelle et la mythologie. Il n'est guère étonnant que les kallawayas jouissent d'une réputation mondiale en matière de médecine occulte, réalisant des guérisons parfois très spectaculaires. Ils connaissent par exemple les propriétés de la teramicine et de la peniciline (obtenue à partir de la peau de la banane verte) depuis des centaines d'années, ce qui leur donna une sacrée longueur d'avance sur la médecine occidentale, ainsi que l'assurent les chroniqueurs espagnols de la conquête, particulièrement impressionnés par les connaissances des médecins et des prêtres Incas que furent, je le rappelle, les kallawayas.

TATA INTI le Dieu Soleil, ou comme l'appellent les kallawayas dans leur langue secrète, KAMAÑITO, est encore bas sur l'horizon lorsque nous commençons à préparer la mesa de douze platos. Les platos sont ces petits nids de coton que vous voyez sur la photo. Auparavant bien sûr, nous avons effectué une challa, une libation au-dessus de ma juncha ou lieu du feu, priant en langue quechua tout en mâchant de la coca et en fumant des cigarettes. Nous nous sommes également tournés vers tous les lieux sacrés environnants. Ça bouillonnait d'énergie et nous n'arrêtions pas de rire et sautiller. Ce qui est plaisant dans le rituel kallawaya, c'est son caractère décontracté qui n'empêche pas d'être sérieux. Une prière peut parfaitement être entrecoupée d'eléments de conversation courante : "Au fait, tu as donné à manger aux cochons ?". C'est simplement que le rituel, pour les kallawayas, est repris dans un contexte très ample de sacralité, si bien qu'il n'y a pas besoin de trop en rajouter. Dans une société sans racines, il est possible que l'on éprouve davantage le besoin de distinguer entre sacré et profane. Mais dans une société traditionnelle comme celle des kallawayas, tout est sacré, même les activités les plus anodines de la vie quotidienne.
Voilà. À peu près deux heures plus tard, la mesa est prête à être brûlée. Nous n'allons pas tarder à ôter les pierres recouvrant ma juncha. Notez que sur la photo il y a quatorze platos et non douze, comme annoncé plus haut. C'est que les kallawayas rajoutent toujours deux platos supplémentaires, pour le cas oú l'on aurait oublié quelqu'un ou quelque chose. De haut en bas et de gauche à droite, les platos sont consacrés à : - 1 - TATA AKAMANI et ses servicios - 2 - CHILCHATA mon servicio particulier - 3 - KHJESASAN (mon lieu du feu) et ses servicios - 4 - MACHULAS, les ancêtres - 5 - CABILDOS, tous les lieux du feu de la région - 6 - ALEYRAC, la terre sacrée de France et tous ceux qui s'y rendent - 7 - MOI - 8 - mon travail - 9 - Pour la chance - 10 - Pour la santé et le bien-être - 11 - Tous les lieux sacrés autres que TATA AKAMANI - 12 -MAKINMANTA, pour toute la lignée kallawaya.

En arrière plan, la montagne sacrée de CHILCHATA, mon servicio ou serviteur. Le petit lama momifié que nous manipulons est une offrande très spéciale. C'est lorsque j'en ai proposé l'idée hier soir à Don Grover que tout s'est éclairé et que nous avons compris la voix des montagnes et de l'ANKARI, le vent-messager. Sur le cou de ce petit lama, on place des laines de couleur et on met un oeillet sur chacune de ses tempes. S'il s'agissait d'un foetus classique, nous devrions rajouter sur son dos une feuille d'argent et une feuille d'or.

Derniers détails avant de mettre le feu. Circumambulations lévogyres, puis, nous passons chacun nos chuspas au-dessus de la fumée, remplies de nos amulettes, de nos herbes et de nos oracles, pour leur donner puissance et précision.


Je montre du doigt le village du CURVA, haut lieu de la médecine occulte kallawaya.

Sur la première photo, on distingue très clairement les trois lieux sacrés qui m'ont été attribués lors de mon initiation. KHJESASAN JUNCHA, le plus proche, est mon lieu du feu. CHILCHATA est mon servicio ou serviteur et enfin, le plus éloigné est AKAMANI, mon uywiri, celui qui me crée en tant que kallawaya. Un fait tout-à-fait exceptionnel parmi les lieux sacrés de la région et qui montre avec quelle sagesse ces lieux m'ont été désignés, c'est que lorsque l'on se trouve sur KHJESASAN, l'endroit oú je fais tous mes rituels, la montagne de CHILCHATA masque parfaitement celle d'AKAMANI, avec la précision d'un calque, de sorte que n'apparaìt plus que la cordillère d'Apolobamba. MAMA COCA a certainement deviné que j'étais l'homme de l'invisible qui fonctionnait comme le SIGIL...



Un plan rapproché de TATA AKAMANI, une vue lointaine de la cordillère d'APOLOBAMBA et la statue d'un kallawaya dans le village de CHARAZANI.

Ma chuspa, mon chapeau et le cactus sacré SAN PEDRO.

Je sais que ça ferait bien plaisir à Anael, que je raconte toutes les coïncidences et synchronies se produisant dans ma vie bolivienne en les mettant en lien avec le YI-KING, mais je ne peux pas dresser de bilan concernant des choses qui se produisent constamment et dont je ne dois surtout pas m'occuper, puisqu'une définition possible de l'état magique serait tout simplement que tout fonctionne comme le SIGIL. C'est ainsi que l'autre jour, alors que je venais de finir le post sur KALA MARKA, je suis rentré chez moi et le portier m'appelle : "Don Juanito, je te présente Hugo Gutierrez, chanteur de KALA MARKA". J'ai donc eu l'occasion de féliciter personnellement cet homme sympathique, comme je l'avais pensé très fort lors de ce concert jubilatoire, pour la distinction que vient de recevoir le groupe de la part du ministère de la culture.


Enfin, voici l'endroit depuis lequel je poste sur internet (TAYKA TOUR) et sa propriétaire, la jeune cholita ANA. Cette amie est également une élève à laquelle je donne des cours de français.

8 commentaires:

Anaël Assier a dit…

Générosité pure en action ! Bravo.
On m'avait dit un jour "c'est par ton attitude au quotidien que tu enseigneras" je vois (et vérifie) avec joie que cela n'est pas valable que pour moi !
Pour l'affaire au sujet de laquelle j'ai arrêté de te tanner ... (le fait que tu fasses un tirage avant un rituel dans le genre de celui dont tu viens de nous offrir le témoignage)...
Du coup je reviens là-dessus (dernier essai)si tu veux, tu me préviens quelques jours avant quand tu en as un de prévu, tu me donne la date, et Je fais le tirage. Après la date, je t'envoie mon interprétation ...
C'est vraiment généreux de ta part de témoigner des difficultés que tu peux traverser en lien avec certains rituels. En fait c'est la marque de celui qui apprend sincèrement, et qui est pourvu de la qualité primordiale dans cet apprentissage : L'humilité.
Au fait : oui j'ai bien donné à manger aux cochons ! et je n'ai pas oublié les perles.
Question : Les douzes nids de coton (bien que quatorze au final) - 1 : c'est toujours ce nombre pour ce rituel ?
Et si oui du coup
- 2 : Un lien possible avec les douze maisons astrologiques ?
Si la structure est fixe (et donc avec une segmentation en douze, on a une représentation de l'univers) et qu'à la fin c'est le feu qui agit, on est assez proche de pratiques qui incluent la génération d'un monde - que l'on offre-prière - et qui se dissout pour finir.
Tiens sinon, Je réagis sur le vif à ce que j'ai lu chez toi ces derniers jours avant d'y revenir dès ce soir chez moi en détail : Tes mises en garde successives, au delà du ton courroucé, cela aussi c'est de la générosité. Car tu ne protège pas seulement ceux qui te le demandent mais aussi ceux qui pourraient se faire mal ... sans même le savoir.
Je crois que le meilleur moyen de vérifier les effets d'une pratique, c'est encore de regarder autour de nous. Nos vies nous conviennent-elles ? Sommes-nous épanouis ? Si un sentiment d'amertume quant à notre quotidien traîne dans l'arrière-gorge, c'est peut-être qu'il y a quelque chose qui n'est pas encore totalement détendu dans notre histoire, peut-être même qu'on le lâche rien ... parce qu'on ne sait pas lâcher. De là, j'en viens à poser les questions suivantes : Nous est-il réellement possible, de VRAIMENT lâcher quelque chose ? savons-nous le faire ? avons-nous appris ? ... Et donc pouvons-nous prétendre à être capable de lâcher quelque chose tel ... qu'un sigil ?

Anaël Assier a dit…

je suis obligé de segmenter mon message, il n'accepte pas plus de 4096 caractères : le nombre de combinaisons que l'on peut obtenir avec le Yi King ! trop bien calé blogger ...

Anaël Assier a dit…

Et si en fait, dans certains cas, pour certains d'entre nous, le sigil restait accroché ? comme un chewing-gum au bout du doigt de notre conscience, qui à force de mouvements en vient à atterrir sans que l'on s'en apercoive dans nos cheveux ... gras ou pas.
Je crois que la tradition est nécessaire, je crois que les -ismes sont nécessaires. toi-même, en ce moment (d'après moi-je veux dire de mon point du vue extérieur) tu es dans un -isme ... vivant (donc qui ne perd pas son temps à se définir) ... Et c'est bien, car au sein des -ismes vivants se trouve la connaissance dont on a besoin (et qui se trouve disponible uniquement pour celui qui est humble et déterminé) ... ne serait-ce que pour apprendre à créer/offrir/ dissoudre. Donc lâcher !
D'ailleurs tu nous indique bien que tu t'inscris dans une tradition (référence aux prêtres incas)
Je vois/projete dans ton parcours que je découvre (entre autre) le message suivant :
Il y a trois phases (de cela on peut rediscuter) créer - action/effet -destruction/dissolution.
Et il est bon de s'enquérir au sujet de ces trois phases ...
sans en privilégier aucune.
Dans cette même logique, le sans aucunisme que je viens de découvrir me semble tout aussi vivant que nécessaire : il représente à lui tout seul comme une spécialisation de la troisième phase : la dissolution ... par l'eau manifestement !
Par le processus qu'ils ont expérimenté, eux aussi ils enseignent et avertissent. Moi j'en comprends qu'il faut être bien conscient de ce que l'on dit et fait car cela n'est pas sans conséquences.
Et si on pratique ce genre de choses avec une motivation "tiède" il ne sera pas étonnant que dans notre vie ce soit la merde. Par contre si on est un vrai "prêtre" du Chaos, au sens ou l'on se met à vibrer en lien avec cette dimension, par nos actes (car tu le dis, il ne suffit pas de rêver) ... alors c'est vraiment avec le Chaos que nous allons dealer. Comme eux !

Dorénavant, le 16 décembre, je demanderais à ce que l'on rajoute quatre bougies suplémentaires ... Ne serait-ce que parce qu'il faut rendre hommage à ceux qui embrassent des belles inconnues dans la rue !

J'adore ton cyber-café !

JL a dit…

Non amiguito, les 12 "platos" sont sans rapport avec le zodiaque ou les maisons. De plus, il y a plusieures variétés de "mesas" de un, deux, six, douze, 24 ou 32 "platos"... Les "mesas" constituant des représentations de l'univers sont d'une autre nature que celle exposée, filmée et photographiée jusqu'ici. Tu remarqueras que je n'en ai pas parlé pour l'instant, pour la bonne raison qu'il s'agit de pratiques plus ésotériques que j'aurais l'impression de trahir en les exposant, d'autant qu'elles utilisent des outils tels que les hallucinogènes, lesquels ne peuvent être approchés sans certaines compétences. S'il est toujours possible, en qualité de client ou de patient, d'absorber rituellement ces substances, leur usage en tant que "maestro" demande que l'on ait la précision d'un "ksana" (terme bouddhiste que tu dois connaître sans doute et qui désigne la plus petite unité de temps qui est possible de percevoir, 1/4500ème de seconde)...
Ainsi, un client normal ne distinguera pas l'effet d'une boisson hallucinogène à laquelle on aura ajouté de la poussière de cimetière de celle qui contiendra une queue de lézard. Un chaman par contre sera capable de reconnaître les états subtils différents qu'induisent ces composants divers. Ce qui suppose une grande précision dans les divers états de conscience traversés.

Concernant l'utilité des traditions, je suis plutôt d'accord. D'oú l'inanité de la chaos-magick. Mais encore faut-il qu'il s'agisse réellement de traditions. J'ai bien peur que l'image projetée de moi sur Internet n'induise quelques erreurs d'appréciation, puisqu'en effet et malgré les initiations reçues, mon travail, celui d'Aleyrac que j'ai l'honneur de conduire depuis 1978, ne s'accroche à aucun "isme" et se suffit à lui-même. Comme je l'ai écrit récemment à mes amis d'Aleyrac : " dépouiller plutôt. Je ne nous imagine pas Kallawayas-aghori-chrétiens-gnostiques-rose+croix, mais simplement : lignée, magie inconnue. "

Et surtout, ne pas confondre la pensée d'un auteur et celle de son traducteur.

JL a dit…

De toutes façons amiguito, les choses finissent par nous lâcher, même quand nous ne savons pas les lâcher nous-même. C'est souvent plus dur comme ça mais que veux-tu ? Tout le monde n'a pas envie d'avoir la chance d'apprendre ou de vouloir apprendre comment lâcher-prise sur les sigils...

manihiyya a dit…

La lignée rassemble les êtres capables d'affronter le vertige de la Tradition naturelle et vivante de Chacun.
Elle nous vient du premier-né, celui dont l'écho parmis les êtres humains a créé en raison de l'opération de l'oubli, toutes les religions, tous les "ismes".
En celà, la lignée transcende parfaitement ses enfants aghoris, kallawayas, rose+croix, etc...
Nous sommes à la fois les pères, les mères, les enfants, les maîtres et les disciples de chaque tradition. Comme nous aimons l'intoxication de l'humilité, nous préférons souvent l'attitude d'éternel disciple.
Tel est notre héritage. L'héritage naturel de l'être humain.

Baba Aleyraceshwar ki jay

Anaël Assier a dit…

merci. Et pendant qu'on y est, j'ai oublié de te demander : Quand tu parles de SIGIL en majuscule, est-ce quelque chose de l'ordre du MAHAMUDRA que tu évoques ?
Qui veut dire "grand sceau" d'ailleurs ...

JL a dit…

Waou, bingo Anael !

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