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mercredi 29 juillet 2009

QUELQUES REMARQUES SUR LA DÉESSE

[Cet article doit impérativement être approfondi en entrant le mot "relationalité" dans le moteur de recherche du blog. Car la Pachamama est la relation même]

MAMA : Mère, Maman, Dame, femme respectable, femme qui a ou a eu des enfants.



PACHA : Terre, sol, lieu, région, pays, espace, monde, cosmos, manifestation, tout. Au même titre que le ciel chrétien n'est pas réductible au ciel cosmographique, on ne peut limiter la PACHA MAMA au seul tellurisme et à la terre géologique et palpable. En langue quechua, cette dernière n'est d'ailleurs pas nommée pacha, mais jallpa. La PACHA, la terre dont il s'agit ici a donc un sens profond beaucoup plus vaste, lequel inclut également l'aspect visible de la manifestation, la terre aussi bien que le ciel. Dans son ouvrage Culture Callawaya (1963), Enrique Oblitas Poblete souligne le caractère proprement nirvanique de la terre dans la mystique kallawaya. "La sainte terre est donc le nirvana du kallawaya, là où se trouvent la félicité suprême, la paix et l'amour pur que le monde ne connait pas. Par sa mort, l'indien, s'il fut noble, se divinise. Il devient montagne, lac, rivière, forêt." Jallpaman chincaicapunmi, "il s'est perdu au sein de la terre", c'est-à-dire qu'après avoir vécu sa vie individuelle, il s'est identifié avec la PACHA MAMA, la terre vierge, en retournant en son sein, le ventre de la Déesse. Manqa Pacha, le monde souterrain, autrement appelé uku-pacha, n'est donc pas le monde terrifiant et rempli de démons qu'ont dépeint les missionnaires catholiques. Pour le Kallawaya, c'est au contraire le paradis, ou l'un de ses aspects. Et l'homme noble, lorsqu'il meurt, se transforme en fleur, en montagne, en lac. Il devient un avec la Déesse.


PACHA : La Déesse est aussi la synthèse des trois mondes. Le terme PACHA sert d'ailleurs à désigner ces mondes dans la cosmovision andine : Alaj Pacha, le ciel, littéralement la terre d'en-haut ; Aka Pacha, littéralement la terre d'ici ; et enfin, Manqa Pacha, le monde souterrain. Ce dernier, comme nous venons de le voir, a été diabolisé par une compréhension chrétienne indue. Mais il s'agit en réalité du monde germinal de ce qui est encore non-advenu, principiel, latent, non-manifesté. C'est aussi le lieu qui nous accueille quand on meurt, le ventre de la Terre Mère, son bienheureux séjour. Par conséquent, la PACHA MAMA est non seulement la déesse de la vie, mais elle est aussi une déité de la mort, particulièrement sous son appellation d'Antora. En son Dictionnaire de mythologie aymara (1999), Mario Montaño Aragón, qui parle lui aussi de nirvana tellurique, pose une double équation, concernant la PACHA MAMA : Temps + Mort = Terre (monde) + Vie. Terre (monde) + Vie = Temps + Mort. Pour être comprise dans toute son ampleur, cette double équation demanderait une étude approfondie des conceptions indigènes de la mort, mais ceci déborde toutefois du cadre de mon exposé.

PACHA : Jusqu'ici, l'étymologie du terme évoquait surtout des notions relatives à l'espace. Cependant, PACHA signifie aussi temps, époque, éon, cycle, point fixe de l'histoire, tout, ensemble. La PACHA MAMA est, certes, la Terre Mère, mais elle est aussi la Déesse de la Manifestation toute entière, la Déesse de l'Espace-Temps, l'inter-relation même. Le temps auquel on se réfère ici est toutefois inséparable du monde, si bien qu'on devrait plutôt parler à son propos de "temps-monde". Ce n'est donc pas un temps abstrait et isolé. Il faut noter que dans la cosmovision andine, espace et temps sont absolument inséparables et que toute l'organisation de la communauté indigène est imprégnée de cette conception. La notion de santé en dépend également, celle-ci étant comprise de manière holistique, contextualisée dans un ensemble incluant tout le milieu ambiant, y compris la communauté et la vie sociétale. Afin de marquer l'idée qu'elle est le Tout, l'ensemble de la manifestation, on gratifie la Déesse d'expressions telles que Jinantin pachaptiksi yukuchunku, "d'un extrême à l'autre de l'univers", "d'un bout à l'autre". Ou bien encore : Jinantin tiksi muyu pacha, "toute la face de la terre", "tout le monde sensible".

Le culte de la PACHA MAMA se perd dans la nuit des temps et on en trouve d'abondantes traces dans la culture Tiwanaku. On la représente souvent avec deux têtes, l'une pour la vie et l'autre pour la mort. Parfois, mais plus rarement, elle possède trois visages, qui représentent les trois temps ou les trois mondes. Elle prend aussi la forme d'une vierge à l'enfant, unissant en cette seule image les principes masculins et féminins. Mais bien qu'elle soit la Déesse de la fécondité par excellence, la PACHA MAMA n'est pas, dans la cosmovision andine, assimilée au principe créateur lui-même. Ce rôle est plutôt dévolu, par exemple, à la divinité masculine VIRACOCHA, que les indigènes andins assimilent tout simplement à Dieu, mais qui est davantage une conscience organisatrice et connaissante qu'un créateur proprement dit. On y reconnait aussi PACHA TATA, l'équivalent masculin de la Déesse, son époux et son frère. Dans la langue ésotérique des kallawayas, PACHA TATA s'appelle KAMAÑITO, le Dieu Soleil que les Incas nommaient INTI. Quant à la Déesse, les kallawaya lui donnent le nom de PACASMILI. La fonction cosmique de la PACHA MAMA est de protéger et de nourrir. Contrairement à d'autres divinités, plus distantes et peu soucieuses des affaires humaines, la PACHA MAMA est une déesse de proximité, immanente, proche de ses adorateurs. Une vraie maman, bien que non dépourvue de quelques aspects terribles et redoutables. Elle est la tendresse et l'attention par excellence et les indiens le lui rendent bien. Les avez-vous jamais entendu parler de la Pacha Mama ? Leur dévotion et leur foi est tout simplement extraordinaire.


Depuis l'arrivée des espagnols, lesquels tentèrent d'extirper l'idolâtrie, le culte à la PACHA MAMA s'est souvent déguisé sous la forme christianisée d'une adoration de la Vierge-Marie. Par son caractère tellurique, elle est aussi assimilée aux Vierges Noires de la vieille Europe. Nous parlons de déguisement, mais il semble qu'au delà de la superposition de symboles et du simple syncrétisme, il s'agisse en réalité d'une symbiose des plus parfaites. C'est la raison pour laquelle on trouve des noms aymara désignant la PACHA MAMA par des termes aussi évocateurs que Wirjin Tayka, qui signifie Vierge Mère. D'autres expressions telles que Terre sainte, sainte terre vierge, apparaissent fréquemment dans les prières et invocations qu'on lui adresse, ce qui ne la prive en rien de son caractère païen et indigène.
PACHA MAMA, PACASMILI, est la déesse de la nature, la terre mère qui nous nourrit et nous allaite, celle qui nous donne vie et bonheur. Elle est la divinité la plus chérie du monde andin, non seulement parce qu'elle est notre mère, celle qui nous assiste tout au long de la vie, mais aussi parce qu'elle nous donne la paix éternelle lorsque nous mourons, nous accueillant en son sein. Même les kallawaya, pour qui les montagnes sacrées et les MACHULAS ont une importance hiérarchique plus grande que dans la spiritualité aymara, la Déesse continue d'avoir une place fondamentale et majeure. Il ne passe pas de jour sans que le kallawaya la prie avec ferveur.

Par la PACHA MAMITA existent les près, les forêts, les sources, les fruits, les animaux. Par la PACHA MAMITA existent la chaleur et le froid, les nuages et la neige. La PACHA MAMITA est partout, en toute chose, à la surface de la terre autant que dans ses profondeurs. C'est ainsi que toute chose dans l'univers a le pouvoir de parler et est remplie de sa vie. Les minéraux, les pierres précieuses, les formations lithiques, les argiles, les lamas, les lapins, les cochons d'Inde, les crapauds, les lézards sont de l'essence de la PACHA MAMITA. Les montagnes, les lacs, les fleurs font partie de son existence. Dans le monde andin, où la nature est éprise d'énormité et de beauté, la PACHA MAMA chante le grandiose de sa présence perpétuelle. Et nous autres, kallawaya, nous entendons son chant dans celui des oiseaux, dans le brame des petits cerfs andins et le ruisellement des eaux, dans le discours muet des feuilles sacrées de la MAMA COCA et le murmure du vent.


Tout ce qui existe sur la terre comme chose bonne et utile, tout ce qui gratifie l'oreille et la vue, tout ce qui est amour et affection, tout ce qui est nourricier est la PACHA MAMA.


Mais si PACHA MAMA, PACASMILI, est la grande protectrice, la divinité d'origine qui se manifeste comme principe suprême de tous les êtres est PACHA TATA. A proprement parler, le Dieu Soleil ou KAMAÑITO, est l'époux et le frère de la Déesse. Il réside dans le ciel, dans l'ether (janawin, dans notre langue ésotérique). Il donne certes conscience à tous les êtres, mais il semble plus distant, plus occupé aux affaires célestes et non-objectives, plus ésotérique aussi. Sans PACHA TATA, les êtres n'existeraient pas et la PACHA MAMA serait une Déesse de la tristesse car elle passerait éternellement son temps à pleurer sa solitude. C'est pour cela que dans leurs prières, les kallawaya invoquent en premier lieu PACASMILI et en second lieu KAMAÑITO, car les deux divinités sont complémentaires. Et l'on ne doit pas séparer les amoureux, n'est-ce pas ?


Afin de pouvoir mieux situer la place de PACASMILI dans notre doctrine ésotérique, nous pouvons dire que les kallawaya conçoivent l'existence de trois divinités principales qui sont TUTUJANAWIN, PACHAQAMAN et UWARU KHOCHAJ. Dans la langue kallawaya, TUTUJANAWIN signifie "commencement et fin des choses", "Être Suprême". Il comporte deux aspects opposés et complémentaires qui sont KATUTUTU, l'infiniment grand et SIKUTUTU, l'infiniment petit. On l'appelle aussi TUTU NUKI. Il est fusion et éclipse des contraires, somme de tout ce qui existe et n'existe pas et au-delà des deux. Il n'est pas donné à l'intelligence humaine de le comprendre et il relève de l'ésotérisme profond de notre culture.


La seconde divinité de la trinité kallawaya est PACHAQAMAN, ce qui veut dire dans notre langue secrète (le machaj juyai) "Jour Suprême", "Lumière Suprême". Le fils préféré de PACHAQAMAN est justement KAMAÑITO, le Dieu du Soleil. PACHAQAMAN a également deux filles : la Déesse PACAS MILI ou PACHA MILI, plus connue sous le nom de PACHA MAMA, et la Déesse OQO, qui est la Lune. Les deux sœurs sont en lutte constante car la Lune est maîtresse des gelées, des pluies froides et des ouragans. Quand il a soif, quand il a faim, lorsqu'il a le cœur lourd ou que les éléments menacent les récoltes, le kallawaya se tourne vers PACASMILI comme le chrétien prie la Vierge Marie.


Quant à la troisième divinité, il s'agit d'une sorte d'avatar, UWARO KHOCHA, (Viracocha) qui est le fils de KAMAÑITO, le fils du Soleil. Son nom signifie "celui qui marche droit". Toujours vêtu de blanc et entouré de lumière, il fut, dans un lointain passé, envoyé sur terre pour y rappeler la parole des dieux et la doctrine d'amour de PACHAQAMAN : sans caste ni hiérarchie, aimez-vous et bannissez envie et jalousie de votre cœur. C'est UWARO KHOCHA qui institua le triple commandement qui est encore en vigueur dans le monde andin : ama sua, ama llulla, ama qhella, "ne vole pas, ne mens pas, ne sois pas paresseux". Ce code éthique - qui dissimule un ésotérisme de haute portée - est inscrit dans la Nouvelle Constitution de l’État bolivien, mise en place par notre président Tata Evito. Bien des siècles après cette première visite faite aux hommes, UWARO KHOCHA, après une lumineuse apparition, s'incarna dans un Inca qui prit pour nom VIRACOCHA. De nombreuses légendes décrivent cet avatar comme un homme de race blanche. Pour les aymara, le Dieu VIRACOCHA, Dieu blanc et avatar, passe pour avoir fondé la cité sainte de Tiwanaku. Un mythe kallawaya assure que l'esprit de VIRACOCHA est maintenant incarné dans la montagne sacrée TATA AKAMANI, dont il est le MACHU.
PACHA MAMA : La PACHA MAMA unifie le temps et l'espace. Le passé, le présent et le futur sont nés d'elle et y retournent. Elle est la matrice universelle et éternelle. Les grands dieux des montagnes, les "lieux" puissants et sacrés, les ancêtres - machulas ou incas, les démons et les mauvais esprits, tous sont nés d'elle, sont contrôlés et protégés par elle. L'homme d'aujourd'hui aussi, ainsi que tous ses biens - terre, maison et animaux - est né d'elle, a été allaité par elle, a grandi grâce à elle ; et il retournera vers elle à sa mort.


PACHA MAMA connaît trois modes d'être différents :

1 - Presque toute l'année, elle est le principe générateur. Elle reçoit la semence et la fait germer. Elle est passive, réceptive, productrice et généreuse. Elle ne demande rien, elle ne sent rien et l'homme est libre de la semer, de la cultiver, de la récolter, selon le cycle des saisons.

2 - Il y a quelques jours où elle est comme la femme. Ces jours sont du premier au six Août, le 29 décembre et le premier janvier, le jour de la Saint-Jean (24 Juin), la Trinité ( le dimanche qui précède le Corpus) et le Mardi Saint. Il est alors interdit de travailler la terre, sous peine de mort. Car ces jours-là, la terre sent, elle souffre d'être oeuvrée. En revanche, elle reçoit des offrandes, des nourritures, des boissons.

3 - Une fois l'an, au cours de la Semaine Sainte, la terre meurt. Pour le paysan, sa mort est très réelle et terrible. Pendant la Semaine Sainte, elle ne peut contrôler l'esprit mortifère appelé SOQA ou les démons qui vivent dans les rivières et les lacs, ou encore les démons de la grêle, de la neige et du vent, qui viennent voler les récoltes. (Rosalind Gow et Bernabé Condori)

Le lien entre la Déesse et les hommes est un lien de réciprocité : elle les aime et les nourrit tandis que les hommes lui offrent amour et respect, rituels et mesas, suivant ses lois naturelles.

BIBLIOGRAPHIE :
- Rosalind Gow et Bernabé Condori, Kay Pacha ( Cette vie ), 1999, sans mention d'éditeur.
- Mario Montaño Aragón, Diccionario de Mitología Aymara, op. cit.
- Enrique Oblitas Poblete, Cultura Callawaya, éd. Ministerio de Educación y Bellas Artes, 1963.

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