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jeudi 30 juillet 2009

UN MONDE VIVANT

Mes paroles ne font qu'un avec la grandeur de la montagne, avec la grandeur du rocher, avec la grandeur de l'arbre, elles ne font qu'un avec mon corps, elles ne font qu'un avec mon coeur. Vous tous, m'apporterez-vous votre aide grâce à votre pouvoir surnaturel ? Et toi, le jour, et toi, la nuit ? Vous tous vous me regardez et je ne fais qu'un avec votre monde. (Paroles d'un indien Yokuts)

La terre t'entend, le ciel et les montagnes te voient. Si tu peux croire à cela, tu vivras vieux. (Proverbe amérindien)

ICALLURIN, lieu sacré (Bolivie)

Pour Agrippa, les herbes les pierres, les animaux étaient chargés d'esprit. Et il n'est pas jusqu'aux astres qui lui semblaient êtres des présences presque personnelles : " Le monde, les cieux, les étoiles, les éléments ont une âme", expose-t-il dans sa Philosophie Occulte.

Les platoniciens, Hermès Trismégiste, Paracelse et bien d'autres l'affirment : le monde est bouillonnant de vie, rempli de toutes sortes de présences, lesquelles sont reprises dans un ensemble qui est lui-même Présence. Tel est le Macrocosme.

Partout oú il y a corps, il y a esprit. Et oú il y a esprit, il y a corps. La conscience ordinaire ne perçoit jamais cette vie partout répandue. Il lui faudrait pour cela court-circuiter sa vision rationnelle du monde, qui veut que la vie ne peut concerner la pierre morte, le nuage, la montagne. Mais pour les magiciens, même les maisons, les immeubles ou les nations semblent dotés d'esprit. Si la vie a pu émerger de la matière inerte, s'il nous est possible aujourd'hui de lire ce texte, c'est parce que dans l'apparente inertie de la matière, il y a déjà la vie. On ne peut d'un pommier, faire jaillir des figues. On ne peut, de la matière inerte, faire jaillir l'esprit, à moins qu'il ne s'y trouve déjà. Si je vis, si les atomes composant mon corps bouillonnent de vie, de mouvement et d'être, c'est que la vie est partout, au niveau de la molécule comme de la galaxie (...).

Pour ouvrir nos yeux sur ce monde rempli de mystère et d'inconnu, la première chose à faire serait, comme le dit Don Juan, de couper jusqu'aux racines du dialogue intérieur. Car c'est toute la force du monde rationnalisé et figé qui s'exprime dans le dialogue intérieur. Ce dialogue oblitère les possibilités que nous avons de pouvoir percevoir autrement. Derrière toute perception, il y a le poids du connu qui maintient notre monde dans des limites rationnellement acceptables, comblant toutes les failles possibles. Le dialogue intérieur est la pensée que nous avons sur nous-même et sur le monde. Et cette pensée est une pensée sans surprise, fermée aux infinis possibles. Nos perceptions sont continuellement cloisonnées par ce dialogue, ce commentaire incessant. William Blake fait remarquer que " Si les portes de la perception étaient nettoyées, toute chose apparaîtrait à l'homme telle qu'elle est, infinie ". Oui, même ce petit caillou ramassé au bord du chemin.

"Un brin d'herbe peut devenir un Bouddha. Non pas qu'il contienne en une façon la nature du Bouddha, et que nous puissions grignotter par l'analyse les divers attributs du brin d'herbe, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un vague facteur à classer alors comme nature du Bouddha. Mais plutôt, le brin d'herbe constitue bien ce que nous appelons valeur ultime, Bouddhéité" (C. Trungpa).

Les choses sont toujours plus que ce qu'elles paraissent. "Nous sommes entourés d'éternité" et il n'y a pas que les magiciens pour le dire. Quantité de mystiques et tenants des voies religieuses en conviennent. Maître Eckhart, qui a si justement écrit que "le monde est notre âme", était prêt à prêcher pour les pierres. "Fendez le bois, je suis là, soulevez la pierre, je suis là ; je suis le Tout", s'exclame le Jésus initié de l'Évangile de Thomas. Aucune partie oú ne se trouve le tout et qui ne soit ce tout lui-même. Cela nous concerne vous et moi. Chacun d'entre nous est l'univers. Nous sommes des Microcosmes, des petits univers aussi vastes que le monde (...).

François d'Assise voyait partout LE MÊME. Aussi le fou divin parlait-il aux poissons et aux astres comme s'il s'agissait d'êtres remplis de vie, de frères et de soeurs. Mechtilde de Magdebourg, une sainte du XIIIème siècle, expose la perception que l'on a du monde lorsque l'on devient Dieu, sans plus de mégalomanie, puisque c'est le but de tout chrétien, selon Saint Irénée et de nombreux Pères de l'Église : " Un jour, je vis, avec les yeux de ma béatitude éternelle, une pierre. Cette pierre ressemblait à une grande montagne de toutes les couleurs (...). J'ai demandé à cette pierre : qui es-tu ? Elle répondit : je suis Jésus." Jésus ici, n'est autre que le nom donné au tout par la sainte. C'est le Christ cosmologique, le Macrocosme. L'aspect théiste de la formule n'en souligne pas moins l'universelle intuition : celle que l'univers est un tout, un Macrocosme, et que chaque partie, chaque Microcosme, peut contenir le monde entièrement. C'est pour cela que lorsque l'on devient universel, on touche en même temps le singulier, on peut appeler toute chose PAR SON NOM et la reconnaître. On parle aux anges et aux pierres.

En sa qualité de microcosme, l'homme est en effet appelé à réaliser, à percevoir, à devenir cet inconcevable univers. Car l'homme, ainsi que l'écrit Thomas d'Aquin, est capax universi. Oui, vous avez bien lu : l'homme est capable d'univers. Il a une dimension cosmologique et ses pensées, ses émotions ne s'arrêtent pas aux limites de sa cervelle. Elles se répercutent jusqu'aux étoiles et produisent un effet. Rien dans l'univers n'est isolé, indépendant de tout le reste. Aucun d'entre nous n'est donc un homme sans envergure, un petit moins que rien. Chacun à sa place joue le rôle qui est le sien dans cette universelle économie. Nous avons tous un poste à haute responsabilité, que nous soyons ministre ou balayeur. En même temps, aucun d'entre nous n'a d'importance. Aucun homme ne peut avoir plus de valeur qu'un autre. Dans cette économie universelle, un homme ou une mouche, c'est pareil.

Cependant, notre vision de Cela est oblitérée. Concevoir le message que nous livre le rapport micro-macrocosmique est pratiquement impossible et de toute façon en magie, c'est la perception et la réalisation qui ont priorité. Pas la conception. On croit généralement que le dialogue intérieur cloisonnant la perception est une manière d'établir ou de garder le contact avec soi-même. Cependant, ce dialogue intérieur est tout le contraire d'une communication avec soi-même. On ne peut voir la qualité brillante et puissante du monde alors que l'on ne sait toujours pas comment entrer en relation directe avec soi, sans le filtre des pensées. Car en effet, si nous nous parlons sans cesse à nous-même, ce n'est pas parce que nous voulons communiquer avec le dedans, c'est au contraire parce que nous n'avons pas de contact réel avec celui que nous sommes. Seules les choses séparées d'elles-mêmes se mettent à vouloir communiquer. Et les grandes conversations intérieures par lesquelles nous gaspillons beaucoup de l'énergie de notre esprit, loin de montrer que nous sommes un avec nous-même, un avec le monde, démontrent à quel point nous sommes encore séparé de celui que nous sommes. Un homme réellement au contact de lui même n'a pas besoin de ce dialogue incessant.(...)

Extraits du chapitre III (Microcosme, Macrocosme) de L'Art Obscur par Jean-Luc Colnot © copyright Éditions de L'Oeil du Sphinx, 2000.

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