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dimanche 20 décembre 2009

NÉOCOLONIALISME SPIRITUEL

De nos jours, arrivent sur le marché occidental les cultures spirituelles les plus exotiques qui, sans être digérées, vont être dévorées pour être incorporées, comme des trophées, à nos tableaux de chasse. Après l'exploitation de leurs terres et le massacre de leurs populations, les indigènes ont à faire face à cette forme nouvelle de colonialisme. Il est aisé d'y reconnaître une exploitation culturelle postmoderne à dimension globale, fidèle au modèle du self-service des hyper-marchés. Chacun, à travers internet, se crée sa propre pratique polymorphe, incohérente mais colorée, exploitant au maximum la richesse culturelle d'une humanité déjà mise à genoux par le consumérisme.

Cet éclectisme postmoderne interprète les cultures comme des banques de données en libre accès, destinées au cybernaute supra-culturel, qui en fera ce qu'il voudra. Plutôt qu'une alternative subversive à tout cela, un courant tel que la chaos-magick n'est au fond que l'expression caractéristique et symptomatique de cette approche consumériste, devenue générale.

Certes, l'impérialisme culturel est plus subtil, de par l'exigence apparente d'authenticité des cultures et de leurs traditions. Toutefois, en raison de la virtualité cybernétique, cette exploitation est devenue plus féroce et destructrice, ne laissant plus de terra incognita. Derrière son ordinateur, le cybernaute transculturel n'a plus besoin d'entrer en contact réel avec ces traditions pour en exploiter les ressources. Il se suppose désormais chaman, yogi, kabbaliste, tantrika. Il invoque Kali, Shiva ou Quetzalcoatl. Tout lui est dû et tout est efficace : c'est la fameuse et infantile toute-puissance du nourrisson dont parlent les psychanalystes. Or, ce nourrisson ne se rend plus compte, ne serait-ce que du background socio-économique et humain des esthétiques culturelles qu'il emprunte, avec le plus grand irrespect. Il ne se heurte à aucune incarnation vivante de ces traditions, ni ne souffre dans sa chair de la vengeance de Moctezuma (diarrhée), qui guette le voyageur réel, sur ces terres aussi belles que difficiles. Il ne se saisit donc que de choses abstraites, mortes et sans acteurs, des marchandises culturelles à consommer, à vendre ou à jeter après usage. Le grand dogme postmoderne du anything goes, avant-poste d'un monoculturalisme où tout se vaut - puisqu'est réfuté tout métarécit en permettant l'étalonnage - menace d'une uniformisation sans précédent la diversité des cultures et leur richesse interne. Consommateur trop désinvolte de ces spiritualités, dont il n'a d'appréciation que purement esthétique et désincarnée, le cybernaute transculturel ne voit pas qu'il est l'un des agents de cette perte irréparable.

Dans l'anarchie épistémologique la plus complète, et grace à la zapette ou la souris du spectateur nécrophile, qui lui permet de passer du chamanisme sibérien au mantra hindou, de la guématrie au kamasutra, du martinisme au vaudou, ou des extra-terrestres à la homepage du Maharshi, les cultures, les époques, les religions et oeuvres d'art - incommensurables certes, mais du même coup, nivelées par l'indifférentisme - deviennent les articles de consommation du grand supermarché postmoderne. La pression culturelle que ce marché exerce est telle que bientôt, quand on voyagera au pays de l'ayahuasca et de la wachuma, l'homme-médecine nous parlera des chakras, plutôt que des éléments propres à sa tradition. C'est déjà le cas dans nombre d'endroits et il semble que les touristes soient finalement très heureux d'y retrouver la même chose que chez eux.

En raison de leur préservation, certaines cultures indigènes exercent sur le cybernaute occidental une fascination particulière, au lourd parfum d'authenticité. Elles deviennent pour lui comme des pièces de collection d'un cabinet de curiosités, ou comme le bouche-trou d'une vision relativiste du monde qui, dans tous les cas, comme on le dit dans le commerce, se promet d'être : "sans engagement de votre part".

On sait ce que sont devenus le yoga (réduit à une gymnastique), l'advaïta vedanta et d'autres disciplines. Les traditions d'Amérique du Sud, qu'elles soient andines ou amazoniennes, sont également mises à mal par cette avidité qui leur veut tant de bien. Mais ce n'est rien encore, comparé à l'exploitation outrancière dont font l'objet les traditions du nord du continent américain, avec parfois, la complicité de natifs ayant succombé à l'appât du gain. La situation est telle que des représentants indiens ont cru utile de formuler, voici quelques années, un avertissement à l'Occident intitulé : Déclaration de guerre contre les exploiteurs de la spiritualité Lakota, Dakota & Nakota. Dans le même ordre d'idée, le photographe et écrivain Maurice Rebeix, rappelle le caractère néocolonial de cette attitude :

(...) Il faut bien sûr malheureusement observer que le charlatanisme dans sa version "cyber-shamanique" pullule désormais sur la grande toile du web. Je parle de la somme pathétique de tous les autoproclamés qu'on y déniche. "Initiés", "guérisseurs", "shamans" (un mot que les Lakotas exècrent !) et quoi d'autre encore ? En nos contrées, quiconque irait trois, quatre, cinq fois à l'office du dimanche puis, soudain, enfilerait une chasuble pour célébrer la messe serait logiquement considéré sinon comme un escroc, au mieux comme un doux dingue. Pourquoi n'en va-t-il pas tout naturellement de même à l'égard de ceux qui, sans la moindre légitimité, sans affiliation réelle et profonde avec aucune tribu, aucune famille, aucun clan, prétendent cependant mener des "cérémonies indiennes" pour la seule raison que, y ayant pris part ici ou là, ils se disent avoir compris "comment faire" ?

Ceux-là ne perpétuent qu'une seule tradition, entamée il y a plus de 500 ans avec l'arrivée de Colomb : celle du pillage éhonté de tout ce que l'Indien possède.

Si la Spiritualité Lakota vous intéresse, vous inspire, vous attire, un conseil : observez bien où vous poser vos "mocassins" et souvenez-vous que dans le monde de l'homme blanc "en l'absence du sacré tout est à vendre !"

Défiez-vous de ceux qui se prétendent porteurs des "enseignements" de telle ou telle famille, se réclament de tel ou tel Chef connu, mais ne se sont jamais souciés de contacter les familles concernées pour savoir s'ils avaient leur permission pour ce faire. Une part profonde des enseignements traditionnels indiens leur a échappé : celle qui concerne les bonnes manières !

Défiez-vous de ceux qui se prétendent "Danseurs du Soleil" au prétexte, par exemple, qu'ils ont décidé de mettre en scène chez eux, dans leur jardin, sur leur terrain, une grossière caricature de cette cérémonie. En France, l'un d'entre eux clame de façon mensongère avoir accompli le voeu de la Sundance en terre indienne alors qu'il n'y vint que pour une seule et furtive édition et disparut aussitôt, préférant adapter chez lui la Sundance à ses propres besoins... dans tous les sens du terme.

Défiez-vous de ceux qui affichent ostensiblement des noms indiens le plus souvent ridiculement ronflants. En terre indienne, l'octroi d'un nom procède d'une cérémonie. Un tel nom inspire le respect. Il n'a pas vocation à se retrouver sur des cartes de visite, des dépliants publicitaires, des sites internet où la spiritualité se retrouve bradée comme une marchandise, un bien de consommation.

Défiez-vous de ceux qui vous assurent posséder des "pouvoirs", avoir reçu des "visions", être en contact avec "les esprits". En terre indienne, les plus avisés des "hommes-médecines" traditionnels se comportent souvent comme les plus humbles des personnes et ne tiennent jamais de tels propos. Qui préférez-vous écouter ?

Défiez-vous de ceux qui revendiquent de soi-disant liens avec "les indiens ceci", "les indiens cela" et n'ont plus mis les pieds en terre indienne depuis déjà belle lurette (si tant est qu'ils y soient jamais allé). Et comment expliquer cette absence de liens réels avec le monde indien autrement que par la crainte d'avoir à s'y expliquer ?

Je m'arrête là. Quoiqu'on leur dise, certains n'écoutent jamais...

(La lecture du texte complet est vivement recommandée)

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