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dimanche 18 janvier 2009

SUSTO, PERTE D'ÂME & WACHUMA


L'âme humaine, l'Ajayu, est composée de trois parties : Jacha Ajayu, la grande âme ou âme majeure ; la Qamasa, âme intermédiaire ou centrale ; et le Jiska Ajayu, la petite âme ou âme mineure. L'âme intermédiaire porte également le nom de Chiwi, l'Ombre.

D'autres fois, on divise l'être humain en corps physique, corps astral (Juchui Ajayu) et âme essentielle (Athun Ajayu).

Le Jacha Ajayu est en fait l'unité des trois âmes, la santé de l'homme, son équilibre mental et spirituel.

L'absence de Jacha Ajayu signifie la mort. Cette âme ne se situe ni dans la tête ni dans le coeur mais elle occupe le corps tout entier, comme l'expliquent aussi bien les Yatiris aymaras que les kallawayas. Elle est l'image corporelle de la personne, sa forme.

La Qamasa ou Chiwi, âme centrale ou axiale, a pour habitude de sortir du corps en produisant, si elle n'y revient pas, des pertes de conscience ou des amnésies. Sa perte entraîne également des maladies graves pouvant occasionner la mort ou la folie.

Le Jiska Ajayu, ou âme mineure, peut également sortir du corps (dédoublement), tout comme la qamasa. Cela se produit lors du rêve. Elle erre de part le monde et provoque ainsi les images des rêves. Elle revient dans le corps au moment du réveil.

La perte de Jiska Ajayu ou de qamasa, ou peut-être même des deux - ce qui représente un trés grand danger - se produit lorsqu'une personne éprouve une grande frayeur ou est victime d'un accident. Ces âmes que l'on perd restent alors sur les lieux des faits. Et pour que la personne puisse les récupérer et guérisse de son mal, il est nécessaire de faire appel á un médecin natif, un spécialiste connu des indiens aymaras sous de nom d'AYSIRI (celui qui détruit). Il s'agit d'un psychiatre natif dont l'intervention est, pour les indigènes, tout-á-fait effective. En tant que spécialiste de toutes les magies, le kallawaya est bien sûr capable d'accomplir ce genre de guérison, notamment grâce au rituel de la mesa blanca.

Au cas oú la part d'âme perdue ne serait pas récupée, qu'il s'agisse de la Qamasa ou du Jiska Ajayu, celle-ci va rester sur les lieux de l'accident ou de la frayeur, jusqu'á ce que passe en cet endroit une femme jeune, dans le ventre de laquelle elle va entrer, produisant la gestation qui permettra á cette âme de renaître, de revenir au monde des vivants sans se perdre ni errer davantage. En d'autres termes, il est question ici de réincarnation ou, si l'on veut être plus rigoureux, d’Éternel Retour Ceci est d'ailleurs une des raisons pour laquelle les momies pré-hispaniques sont enterrées en position fœtale, dans des sacs et enveloppes représentant le ventre maternel. Car pour l'indien des Andes, tout renaît.

Notons que la peur, la frayeur, le susto est l'un des éléments essentiels permettant de comprendre l'étiologie des maladies dans la médecine magique indigène, quelle qu'elle soit. Quand il n'utilise pas le terme espagnol de susto, le Yatiri utilise le terme indigène de catuta ou cadjata. La personne sous l'emprise du susto est cadjata, littéralement possédée par la peur. Dans la langue des Kallawayas, le susto prend le nom de mancharisqa. Pour l'indien, l'émotion de la peur est la source la plus riche non seulement d'explication étiologique des maladies mais également de stimuli lui permettant de résoudre sa position mentale face aux problèmes de l'existence. Il ne fait aucun doute que les physiologies de la peur et leurs manifestations diverses comme l'altération respiratoire, la tachycardie, la sueur froide, l'envie d'uriner ou le mouvement intestinal, ne sont pas perçus par les indigènes comme un état psychologique mais comme une maladie. Ainsi, la peur agit comme un élément complexe et varié provoquant de multiples maux désignés par le terme générique de susto.

Peuvent causer le susto la tempête, l'éclair, la foudre, le tonnerre, les tremblements de terre, les accidents de tous types, les météorites, les éclipses, la mort, la sécheresse, la présence du sang, le danger physique, les blessures, les événements effrayants ou bruyants, l'obscurité, le mystère, les rêves, les augures, les voleurs, l'autorité, les sorciers, les plantes hallucinogènes, etc.

Ainsi, le susto explique de nombreuses maladies de caractère physique, ainsi que d'autres, á caractère purement magique. C'est pourquoi le traitement du susto fait partie de la médecine magique utilisée par les kallawayas qui ont l'idée précise qu'il est nécessaire d'extirper du corps cet hôte malvenu pour que le patient recouvre le bien-être. On considère aussi, en d'autres occasions, que le susto est engendré par l'absence momentanée de l'âme de l'individu, de sorte que l'action thérapeutique consiste á obtenir que l'âme perdue revienne vers le corps qu'un phénomène étrange lui a fait abandonner.

Parmi les diverses thérapies, autres que la mesa blanca qui est la plus commune, l'utilisation et l'action de la terre semble occuper une bonne place. On déverse de l'alcool et des feuilles de coca á l'endroit où le patient a éprouvé le susto, on crache trois fois sur le sol immédiatement après avoir éprouvé une frayeur, on mange un peu de terre. Les kallawayas conseillent également un bain de terre. Observons que la plupart de ces procédures constitue un dérivatif de l'état émotionnel dont souffre l'individu, de sorte que les pratiques curatives constituent un répulsif distrayant l'attention du patient, afin de dissoudre l'état émotionnel dont il fait l'expérience. D'autres remèdes consistent à frotter vigoureusement le corps du patient avec des fleurs de genêt ou des feuilles de romarin. Ou encore : on frotte le corps avec un cochon d'Inde vivant que l'on sacrifie ensuite afin d'en observer les entrailles. Une fois chassé le susto ou l'âme ramenée au corps, on peut aussi sceller ce dernier en attachant aux extrémités du corps (cou, mains et pieds) des petites cordelettes bénies, tressées dans le sens lévogyre. La méthode dépend beaucoup du type de susto, de ses manifestations et du temps écoulé depuis l'origine du choc émotionnel.

Note sur les hallucinogènes et le susto :

Il y a quelques temps, j'ai reçu le message d'une personne qui est actuellement sous benzodiadépine et se trouve fort mal en point, suite á une mauvaise expérience hallucinogène.

Voici ce qu'elle a écrit :

" J'ai rencontré un initiateur qui m'a servi de guide par des travaux méditatifs et par des voyages en Amérique latine avec prise de plantes comme l'ayahuasca. Dans ce cas il s'agissait du cactus San Pedro. C'est à cette époque que j'ai ressenti une poussée proche du souffle du dragon, beaucoup de problèmes se sont réglés par une foule de synchronicités et j'ai vécu des transformations positives. Pourtant et hélas pour moi, l'année suivante a été l'écroulement de mes progrès à cause d'une surdose lors d'une prise de plante péruvienne. Mon guide m'a secoué et frappé pour me ramener du "voyage" et cela a créé une peur immense en moi.

Je me suis séparé de ce groupe de travail et suis revenu chez moi. Depuis ce jour je me traîne des névroses comme l'agoraphobie, la peur de la mort, de la maladie. J'essaie de remettre le pied à l'étriller par la magie du chaos qui m'intéresse énormément., pour cela votre site magick instinct a été une mine d'information, et je tenais aussi à vous en remercier.

Cette frayeur accompagne chacun de mes pas, me rend agressif, constamment sur la défensive et à la moindre anicroche je m'écroule. Comme je vous l'ai dit l'autre jour, j'ai l'impression que toutes mes peurs enfouies m'explosent au visage. Je suis sous benzodiazépine, je suis une thérapie et pense de plus en plus me tourner vers un hypnothérapeute, mais une part de moi craint que cela soit encore en vain. J'ai fais des tentatives personnelles avec la talismanie, la théurgie et l'appel de totem animaux. J'ai eu des mieux mais de trop courtes durées avant une inévitable plongée dans l'état de frayeur. "

Et voici ma réponse :

"J'ai beaucoup de mal à comprendre qu'un guide puisse vous conduire jusqu'en Amérique du Sud, vous fasse prendre des hallucinogènes en surdose et ne soit pas capable de diagnostiquer votre mal et de trouver les gestes et rituels nécessaires pour qu'il n'y ait pas de conséquences à tout cela. Car même moi, qui ne suis pourtant pas spécialiste de la magie native, j'ai pu établir vous concernant le bon diagnostic. C'est sans aucun mérite puisque je suis certain que pour n'importe quel indigène, pas même un chaman, le diagnostic est clair et évident. J'ai discuté de votre cas hier avec un Kallawaya de mes amis, lui proposant mon diagnostic et celui-ci a immédiatement acquiescé. Il s'agit tout simplement du "SUSTO", la "frayeur", sachant que le "·susto" a un sens très précis dans la psychanalyse native. Dans ce cas on applique immédiatement un certain nombre de consignes simples. Et dans le cas contraire où l'on tarderait un peu, un rituel connu de tous les indigènes sous le nom de "mesa blanca" devrait permettre d'en finir avec la cause de votre "susto".

En bref, selon un point de vue natif, une frayeur vous a privé d'une part d'âme qui a tendance à rester sur ce qui s'est produit auparavant. Il faut rappeler cette part d'âme. Vous devez la restabiliser et la récupérer par une "mesa blanca". Mais malheureusement, vous êtes loin, maintenant ; bien que puisse exister aussi la possibilité de travailler à distance. Je parie que vous vous réveillez plus souvent que la normale en sursaut, comme si vous retombiez violemment dans votre corps. Ce signe n'est pas très bon pour les psychanalystes natifs que sont les chamans et il est la marque d'un problème de stabilité de l'astralité dans votre corps. Qu'en pensez-vous ? Voulez-vous que je développe cette notion du "susto" en contexte indigêne ?"

...Cet article lui est bien sûr dédié.


Bibliographie :
- La Piedra Mágica, Gustavo Adolfo Otero, op. cit.
- Mama Pacha, Mario Montano Aragón, ed. Cima, La Paz 2006.

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