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lundi 9 janvier 2012

PARITÉ


par Javier Medina

1.- Unité et Parité


      La voie la plus courte pour comprendre la différence entre l’Occident et l’Indianité est d’aller directement au software qu’utilisent ces deux civilisations. Si l’on voulait simplifier encore plus les choses, je dirais que le mot Unité caractérise l’Occident et le mot Parité l’Indianité.

      L’Occident et l’Indianité se différencient entre eux, en ce que l’Occident parie sur l’Un : l’unité, l’homogène, l’impair, et l’Indianité sur le Pair : la parité, l’hétérogénéité. Du côté sémite : un seul Dieu, le monothéisme ; du côté grec, la monarchie, tout le pouvoir à l’Un. Du côté indien : le pair, la paire – Jaqi.

      L’Unité, c’est l’impair, et se dit en quechua Ch’ulla. Parité se dit en quechua Yanantin, ce qui signifie deux énergies antagonistes et complémentaires. Pour l’Indianité, le monde vient par paires, par couples, ce qui est différent de la formule 1 + 1. Celle-ci nous amène seulement au dualisme, qui est la forme sous laquelle le monothéisme approfondit la séparation, donnant lieu au manichéisme : « l’empire du Bien lutte contre l’empire du Mal », et un seul doit l’emporter.

       Ces deux manières antagonistes de traiter l’information se sont formalisées en deux systèmes logiques également antagonistes. Du côté occidental, dans les principes d’identité, de non contradiction et de tiers exclu. Du côté amérindien, dans les principes d’antagonisme, de complémentarité des opposés et de tiers inclus.

1.1.- Du côté occidental


Le principe d’identité

      Ce principe s’écrit A = A. Cette formule exprime bien le refus qu'a ce modèle de reconnaître l’existence de l’autre énergie, B, qui en outre, est une énergie différente et antagonique. C'est le refus qu'a le Nord de reconnaître son Sud. Cependant, A ne peut pas ignorer que l’Autre existe, mais il s'illusionne en se disant que cet Autre est identique à lui-même, A, car il ne peut y avoir qu’Un, et cet Un, bien sûr, c’est lui, et il est universel, le seul universel, croit-il. […]

      L’exemple emblématique de cette manière de penser est le monothéisme patriarcal de la tradition abrahamique. Il postule un Dieu masculin, en niant le féminin, B, l’autre énergie contradictoire. Cela, bien sûr, n’implique pas que les femmes aient disparu de la face de la Terre. Elles continuent à exister, mais dans l’ombre : elles n’existent pas symboliquement. La faiblesse de ce Principe est qu’il ne traduit pas la réalité empirique telle que tout le monde l’expérimente et sans laquelle la vie ne se reproduirait pas. […]

      C’est là le principe logique des politiques coloniales d’évangélisation, d’extirpation des idolâtries, du progrès et de la coopération au développement. C’est-à-dire, la pulsion d’homogénéiser le monde selon le modèle occidental. L’actuelle tendance d'imposer une Pensée unique provient de cette matrice logique. La mondialisation est la forme contemporaine de l’imposition à l’ensemble de la planète, politiquement et économiquement, du principe d’identité d’Aristote. […]

Le principe de non contradiction 

Ce principe logique dit qu’A n’est pas non-A. C’est-à-dire, que A et B ne peuvent pas être vrais en même temps et selon le même point de vue. […] Dit autrement, si j’ai raison, alors tu as tort. Si l’Occident a raison, alors l’Indianité a tort. […]

Le principe du tiers exclu

Ce principe soutient qu’il n’existe pas un tiers terme, T – T comme Tiers inclus –, qui soit en même temps A et non-A. Ce principe découle du précédent : une proposition est soit fausse soit vraie. En conséquence, il n’existe pas de troisième possibilité, juste et fausse en même temps, ou ni juste ni fausse. […] Si j’ai raison, alors tu as tort. Une troisième possibilité (par exemple que toi et moi ayons raison en même temps, c’est-à-dire justement la contradiction, le paradoxe) est exclue. […]

C’est là le software logique du postulat de L’Unité, qui, en théologie, est le monothéisme, en politique la monarchie – tout le pouvoir à l’Un –, en économie, l’échange, en sociologie, l’individualisme, en droit, la propriété privée, etc. Et qui, fondamentalement, part d’une compréhension statique de la réalité. […]

      Ce qui produit et reproduit cette « congélation » du flux de la vie, c’est l’écriture : elle congèle la voix en atomes verbaux, les morphèmes, qui sont fixés sur un support : papyrus, papier… Le flux de la conversation, de l’oralité, est stoppé en un instant qui devient éternel. Il n’y a pas de monothéisme sans écriture ; il n’y a pas de propriété privée sans écriture, il n’y a pas d’État sans loi écrite.

      Ce sont là les principes logiques qui ont modelé l’âme de l’Occident, jusqu’à aujourd’hui. Une rationalité d’exclusion, fondée sur une logique binaire qui ne reconnaît seulement que deux valeurs logiques, et en choisit une contre l’autre. Dit en un mot : le monothéisme a besoin et reproduit un modèle de non-relationnalité, et donc d’uni-directionnalité : du sujet à l’objet. Ce qu’on appelle la Grâce dans la théologie catholique.

1.2.- Du côté de l’Indianité


      Maintenant, les principes qui ont configuré la civilisation amérindienne et qui commencent à conformer la civilisation du XXIe siècle sont les suivants :

Le principe de relationnalité

      Au contraire de l’Occident, l’Indianité se base sur le principe de relationnalité : au commencement était l’Ayni. Ce principe affirme que tout est lié, relié, connecté avec tout. En conséquence, l’entité de base est la relation elle-même, et non pas les entités, les êtres, comme dans la métaphysique occidentale. […]

En Occident, le concret est un produit secondaire de l’abstrait, de l’universel, qui est premier. Dans les Andes, le concret est premier et est l’épiphanie de la réalité comprise comme un réseau. Pour cela, pour un Amérindien, un être totalement séparé et isolé comme le Dieu monothéiste, est simplement inimaginable. Ce serait le degré maximum de l’abstraction, c’est-à-dire, rien. […]

Le principe de complémentarité

Ce principe affirme qu’aucun être, aucune action ou événement n’existe isolé, solitaire, pour lui-même. Au contraire, toute chose ou être coexiste avec son complémentaire ; ensemble, ils sont une complétude. Mais le principe de complémentarité n’est pas quelque chose d’objectif dans le sens newtonien et scolastique : « des êtres existants en soi et pour soi ». La pensée occidentale classique tend à identifier le particulier avec le complet : pars pro todo. La pensée amérindienne insiste sur le sens littéral : il s’agit d’une partie, nécessaire et complémentaire, qui s’intègre avec une autre partie en une entité complète, c’est-à-dire complétée.

Le principe de réciprocité

Le principe de réciprocité naît de la recherche d’un équilibre contradictoire entre les forces antagoniques d’homogénéisation et d’hétérogénéisation, d’inclusion et d’exclusion, d’alliance et d’hostilité, d’amour et de haine. […] A et B sont opposés, mais se complètent dans une relation contradictoire. […]

Dit de manière quantique, l’énergie-matière est continue et discontinue en même temps : l’énergie est émise et absorbée en petits morceaux, quanta, et sauts (Constante de Planck) ; un photon est simultanément onde (Thomas Young) et particule (Einstein). Ce principe, formulé par Niels Bohr, de la complémentarité onde-particule pour le monde subatomique, Louis de Broglie l’étend à l’univers entier. […]

Le principe du tiers inclus

Il existe une troisième possibilité au-delà de la relation contradictoire : la relation complémentaire, justement, qui est un état particulier de potentialités, co-existantes symétriques et contradictoires en elles-mêmes (l’« état T » de Lupasco). Cet état correspond à une situation particulière dans laquelle deux polarités antagoniques d’un événement sont d’intensité égale et donnent naissance à une troisième possibilité, en soi-même contradictoire : le Tiers Inclus. […]

Toute l’opposition entre l’Occident et l’Indianité, entre le christianisme et l’animisme, est contenue dans ce fait. Pour l’Occident chrétien, la vérité est le lieu de la non contradiction ; pour l’Indianité animiste et pour le nouveau paradigme scientifique, la réalité (et a fortiori la vérité) est, justement, le lieu même du contradictoire...

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