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dimanche 14 février 2010

ON PEUT PARFOIS...


... se sentir au centre de la tourmente. Des évènements apparaissent. Lorsque les situations prennent une tournure déplaisante, on reste, en raison d'une habitude spirituelle, dans une forme de détachement fictif. En réalité, il ne faudrait pas non plus juger ce détachement comme quelque chose de fondamentalement mauvais, mais juste avoir l’habileté d'en reconnaître l'artifice. Être honnête avec un tel détachement, et malgré son apparente absoluité, lui reconnaître également son caractère passager et illusoire, c’est aussi un moyen de créer de l'espace. Car en effet, on pourrait presque en conclure qu'on y est épargné de la réalité chaotique et déplaisante de la vie quotidienne. Une forme de cellule de quarantaine, entre l’état méditatif et la folie du quotidien. On renforce ce moyen par la croyance en une solidité du vide. On a accès à un espace intérieure très ouvert. Et cela devient extrêmement puissant. On reconnaît notre propre nature comme dénuée de réactivité. Tout peut arriver sans que cela perturbe notre être fondamental, enfin détaché de ce qui se produit. Il y a là, cependant, une subtilité qui nous échappe. Nous voudrions être aussi détachés que le Bouddha. Même l’absence de détachement devient une arme, pour provoquer la quiétude souhaitée. Je sais que je ne peux pas m’en sortir en créant un silence, en m’inventant une paix. Alors je laisse venir, je laisse agir. Cependant, dans ce moment délicat, par le fait de se sentir dans une situation inconfortable face à une telle demande spirituelle, on en vient à devenir stupide. On se regarde un peu trop faire, tout en se donnant l’impression de ne pas se regarder et d'être spontané. On n'est donc plus en prise directe avec ce qui se passe réellement. On se fait croire qu'on n'attend pas ce qu'en réalité on attend, et que l'on ne fait pas ce qu'en réalité on fait. Ce type spirituel du refoulement, laisse peu de place aux situations pour elles-mêmes. On passe son temps à s'agripper au moment présent, tout en oubliant de le vivre simplement. Si nous sommes bien conscient du processus, on peut reconnaitre alors les racines plus profondes de l'agitation. C’est toute la différence entre celui qui médite pour atteindre un état, et celui qui médite parce qu’il médite, naturellement. Quelque chose que l’on ne peut pas connaître nous échappe, nous dérange, et ce depuis longtemps, sur notre voie du maintenant... Que faire ? Quel est cet espace intime dans lequel on pense pouvoir se cacher, se réfugier, se protéger de la vie et de sa houle ? Il se peut qu'on l'appelle indûement Samadhi, Non-Moi, Soi, ou zone duty free… Est-il seulement l’Espace Ultime, dénué de qualités, dont nous parlent les sages ? Y est-on vraiment ?

Il faut bien voir qu’il n’y a rien à faire de tout cela, pas plus qu’il n’y a d’état omega à atteindre. Nous ne sommes nulle part. Peu importe où nous croyons être. C’est sans espoir. Rester ouvert à cette non-localité nous rend extrêmement vigilant. Nous pouvons développer ainsi un sens de l’énergie. Ce qui est dépensé pour maintenir nos histoires, ce qui est libéré pour lâcher le jeu de l’ego. Le niveau magique débute ainsi. Grâce à un sens aigu des forces en jeu et des stratégies. L'oeuvre de ce détachement se fait sur plusieurs niveaux, en fonction de nos capacités et de notre avancement. Un détachement authentique ne peut survenir que par l’épuisement des attentes, mais aussi des fausses non-attentes. Le débutant se manipule bien trop lui-même pour pouvoir prétendre à une quelconque approche du détachement. Il a bien trop d’attentes spirituelles. Sa complexité intérieure crée des obstacles bien trop grands pour permettre à la simplicité d’un tel acte d’advenir comme il se doit, d’une manière fluide et éclairée.

Pour baigner dans le flot continu d’une existence sans surimpositions, il n’y a rien à accepter, pas plus qu’à rejeter. Car tout cela reste une manière de se maintenir dans une solidité fictive, dans l’apparente continuité de notre vie. Détaché ou non, qu’est ce que cela pourrait bien changer à notre affaire ?

Plutôt que ces styles de stratégies, ce sont en réalité des qualités humaines très simples qui agissent dans ce domaine : l’humilité et la patience. Savoir être patient, laisser le temps agir. Être dans l’œil du cyclone, tel quel, nous rend vivant. Nous faisons face au challenge. Nous pouvons même adopter une forme d’attitude d’adversité envers la vie. Là aussi, nous développons un système de croyance, nous nous accrochons à une nouvelle image, cette fois fluide, détonante, vivace. Nous érigerons même l’idole du chaos. Un supposé nouveau maître ou non-maître, dépourvu de qualités. Il se pourrait même que nous rendions un culte à ce chaos. C'est là une nouvelle forme d’ignorance, car dans notre apparente connaissance de l’impermanence, nous en oublions les qualités éminemment stables et réellement transcendantes du véritable détachement. Celui qui n’existe pas en soi, mais qui se renouvelle perpétuellement, comme un organe vivant, et non comme une soupape de sécurité. La vie même et son imprédictibilité en vient à être dépassée par la vie. Le détachement peut prendre alors des formes énergétiques très fortes, il se peut même qu’il donne l’apparence d’un attachement absolu. Accueillir la vie, à vif, se rendre disponible à ce qui vient, au flot chaotique de l’énergie, ne signifie donc pas demeurer stable dans l’agitation et l’accepter comme une fatalité. C'est plutôt abandonner l’idée que l’on puisse saisir quoique ce soit, laisser l'oeuvre s'accomplir au creux de ce que l’on fait, plutôt que sur ce que l’on donne l’apparence de faire. Et l'oeuvre s'accomplit dans l’ombre, derrière l'agir et le non-agir, derrière la pensée et ses stratégies. C’est de là qu'émerge le détachement.

Être au centre de la tourmente est aussi dans notre nature. Toutes nos stratégies mentales pour y échapper ne pourraient que tourner autour, être la tourmente même. N’essayons donc pas de créer une place qui ne serait qu’une cage dorée dans laquelle notre âme se percevrait libre. Il n’y a de liberté que pour Celui qui n’a jamais connu de cages.
(Texte rédigé par Morgan le 12 février, à Kashi)

2 commentaires:

Jais a dit…

Merci Morgan pour ce très beau texte.

Elfia* a dit…

merci.

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