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samedi 2 mai 2009

UNE MESA DE JAN FRIES

Jan Fries est un praticien allemand du néo-chamanisme fortement influencé par l'oeuvre d'Austin Osman Spare et, raisonnablement, par le thélémisme d'Aleister Crowley. Il est surtout connu du public anglophone pour être l'auteur du Visual Magick, un livre dont nous avons produit quelques extraits ici. L'intérêt de ce livre est qu'il donne d'excellents conseils sur la pratique de la visualisation en se basant sur un enseignement essentiel de Spare, celui de la sensation visualisée. Cette technique, une fois approfondie, permet à l’œil de toucher et à la main de voir, ce qui, soit dit en passant, symbolise également le fait de "kiaïser" le Zos et de "zoïser" le Kia. En dehors de Kenneth Grant qui l'a commentée, la rapprochant plutôt improprement de l'art de Dali, cette technique de Spare n'a pas retenu l'attention de ceux qui n'ont fait que survoler l'oeuvre du génie londonien. C'est surtout dû au fait que Spare ne consacre qu'une seule phrase de son Centre de Vie à ce sujet et que l'essentiel de ce qu'il en communique est contenu dans les illustrations du Livre du Plaisir, notamment dans le dessin intitulé : The Death Posture, second position où apparaît cette phrase hautement pédagogique : De la vision par le sens du toucher, ou bien encore dans les innombrables variations d'yeux pourvus de mains et de mains pourvues d'yeux que l'on peut trouver dans cette oeuvre. Spare ne parle pas, il montre. Et c'est de cette façon qu'il choisit d'insister sur l'importance de la sensation visualisée, conjonction de Zos et de Kia conduisant à la sensation symbolisée et au symbole sensible qu'est le sceau, dans son système magique. Dans les premiers chapitres de son livre, Jan Fries développe les implications techniques et pratiques de cet enseignement de Spare avec beaucoup de simplicité et d'à-propos, permettant à chacun d'acquérir la faculté de visualiser. Car le développement de cette compétence technique est souvent laborieux et problématique pour bon nombre de mages.

Certains disent que Jan Fries est un magicien du chaos, chose qu'il nie pourtant clairement, aussi clairement qu'existe une différence radicale entre magie inconnue et chaos-magick. Quoi qu'il en soit, le Visual Magick de Fries est très apprécié des chaotes anglophones et c'est sans doute pour cette raison qu'ils aimeraient bien faire de ce dernier un chaote...

Mais ce qui m'amène aujourd'hui à parler de Jan n'est pas les à peu près de l'occulture mais une pratique suggérée au chapitre 8 de son Visual Magick et qui concerne indirectement les Kallawayas. Ce Chapitre s'intitule Construire un Mandala. Il commence par la description de la construction d'un mandala par des moines tibétains. Puis, l'auteur nous demande de nous transporter par l'imagination vers les hauts plateaux boliviens où nous attend un Kallawaya, "parmi les rares restant encore", en pleine préparation d'une mesa de guérison. Jan Fries compare alors cette mesa à un mandala, avant de nous proposer sa pratique personnelle, inspirée par les kallawayas. Enfin, le chapitre se termine par une brève description du symbolisme possible des plantes et des arbres de la région où vit Jan.

Jan Fries commet plusieurs erreurs dans sa description du rituel kallawaya de guérison. Et bien que cela ait peu d'importance dans le présent contexte, signalons tout de même qu'il y a quelque chose d'inexact dans le fait de comparer la mesa de guérison d'un kallawaya avec un mandala, au sens strict du terme. Cette conception conviendrait d'ailleurs beaucoup mieux à une mesa norteña, ou à tout autre dispositif rituel propre, par exemple, à célébrer la prise de la boisson sacrée (wachuma). Dans leurs rituels de guérison où n'interviennent jamais les psychotropes et où ils n'entrent pas en transe, les kallawayas n'utilisent pas le type de la mesa-autel, résumé de l'univers ou carte psychographique, mais celui de la mesa-banquet. Ils conçoivent la mesa de guérison comme un repas et ainsi qu'ils le disent eux-mêmes : " Achachilas, qankunapaq jaywachiani chay mesata, chay mikhuyniykichista. Sumajta recibinkichis chay pagota. Kaypi qesoykichis. Chay vinota jaywachiaykichis, ch'akiyniykichismanta, thañinaykichispaq. Sirvirikuychis chay mesamanta, chayplatokunamanta... ". " Habitants des lieux sacrés, je vous offre cette mesa, voici votre repas. Puissiez-vous bien recevoir cette offrande ! Voici votre fromage, voici votre pain. Et le vin que je vous offre est pour calmer votre soif. Servez-vous à cette table, servez-vous de ces plats..." On constate que le champ lexical de leurs invocations est dans ce cas toujours lié au repas.

Notons également que pour les Kallawayas, la feuille sacrée de coca est un composant essentiel et non-substituable de la mesa. Servir une mesa sans coca, c'est comme inviter quelqu'un à manger et ne lui servir que du sel. " Ñoqanchis runa cocamanta kausanchis, papamanta, arrozmanta, han jina. Chaykunaqa wiñachiwanchis. Jinallataj lugarkunawan. Pachamamata, lugarkunata mana burlanachu. Ñoqa manallataj uj visitaman kachillata qarasajchu, y. Papaman, arrozman, chayman kachita churasaj. Kachilla uj insultojina chayqa. Kugarkuna castigawankaku. Ichá jup'alla kankaku. Mana sirvinchu uj abusionta ruasqayta. Naupajta cocata, untuta mask'anchis. Chunca p'unchaytapas purisun necesitakun puni ari. " " Nous les hommes, nous vivons de coca, de patate, de riz; c'est ainsi. Ces choses nous alimentent. C'est exactement pareil pour les lieux sacrés. Est-ce que je vais servir seulement du sel à un invité ? Le sel, je vais en mettre dans les patates, dans le riz. Mais servir seulement du sel est une insulte. Les lieux sacrés me puniront, ou peut-être se boucheront-ils les oreilles lors de ma requête. Ça n'a pas de sens de faire une guérison comme ça. En premier lieu, nous devons nous procurer la coca et la graisse de lama. Même s'il nous faut marcher dix jours pour ça, nous en avons besoin par dessus tout. " D'où le grand problème que rencontrent les Kallawayas lorsqu'ils doivent voyager à l'étranger. C'est ainsi que j'ai vu l'un de mes amis prendre des risques considérables et se rendre de la Bolivie jusqu'au Chili en contournant les postes-frontières, afin d'y guérir un malade. Cette interdiction ridicule (et politique) de la feuille de coca dans certains pays m'a poussé à réfléchir très tôt à un substitut, mais je me suis finalement rangé de l'avis de mes maîtres : pas de rituel kallawaya sans coca. Et c'est justement sur ce point, que la proposition de Jan Fries me semble intéressante.

Bien entendu, il ne saurait être question pour cet auteur de célébrer une mesa kallawaya, d'appeler ainsi sa pratique personnelle ou bien encore de se prendre pour un kallawaya alors qu'il accomplit son propre rite. Comme il le dit lui-même en toute honnêteté, il ne fait que s'inspirer de cette auguste tradition d'Amérique du Sud. La pratique personnelle qu'il propose peut permettre à toute personne n'étant pas kallawaya ou ne vivant pas dans un pays où la coca est légale de faire, à sa manière, une célébration de ce type, sans pour autant prétendre obtenir les résultats incroyables qui font la gloire des kallawayas. C'est pourquoi je suis bien heureux de pouvoir diffuser cette idée de Jan sur mon blog.

Je ne vais pas donner tout le détail de sa pratique, sachant que le lecteur, pourvu d'une imagination géniale, est parfaitement capable de la réinventer tout seul. Je reproduis seulement ici les images des mesas de Jan Fries, qui suffiront à inspirer.

On accumule des petits objets de pouvoir trouvés dans la nature, des os, des plumes, des graines, des fleurs. On construit sur un nid de coton un petit mandala, on y ajoute de l'encens, on le bénit et on l'arrose avec de l'alcool. On se sert des lois de correspondance pour construire le mandala. Mais avant de le brûler vient un moment très important, inspiré des rites kallawayas et que Jan Fries, dans son excellence technique, a parfaitement su discerner là où d'autres n'y verraient goutte. Il s'agit du temps de repos qui a toujours lieu entre la confection de la mesa et sa crémation. Lorsque l'on termine la préparation de la mesa kallawaya, ce qui peut demander parfois jusqu'à trois heures de manipulations diverses, on marque toujours une pause où l'on oublie un peu tout ce qu'on vient de faire en mâchant la coca, en buvant, en fumant beaucoup, en observant le paysage, en parlant de la récolte ou du bétail. Ce n'est qu'une demi heure plus tard à peu près que l'on reprend le rite et que l'on brûle la mesa. Bien entendu, cette pause a techniquement quelque chose à voir avec les conclusions tirées par Spare sur les phases d'inhibition du sceau. Les Kallawayas savent que cette pause est indispensable et joue un rôle dans l'efficacité du rituel. Elle fait d'ailleurs partie des signes pouvant, selon eux, permettre de distinguer un expert d'un simple charlatan.

Une dernière remarque encore : Tous les rites de magie à but utilitaire célébrés par les kallawayas se font sans transe particulière, ce qui apporte un démenti formel á la thèse chaote voulant que toute magie, pour être efficace, doive passer par une transe. Même quand il pratique un retour d'âme et a besoin de VOIR, le kallawaya n'a pas nécessité d'entrer en transe. Au contraire, le rituel kallawaya est non seulement efficace, mais il est très ordinaire et se déroule dans le cadre de la conscience quotidienne. Quelques secondes seulement, alors qu'il prie en faisant - autre signe de son expertise - le kallawaya peut s'absorber naturellement. Rien qui puisse être qualifié de transe ou d'extase. Toute sa pratique á but utilitaire repose sur l'ordinaire de la conscience.

4 commentaires:

Anaël Assier a dit…

j'adore ces petits correctifs, qui, je l'imagine, ne doivent pas être du goût de tout le monde.

Par contre, les liens de ton article sur les gurus, il n'y a pas possibilité d'en avoir une version en français ? l'un d'eux me semble particulièrement intéressant. celui qui finit par : Lo único necesario para que el mal triunfe es que los hombres buenos no hagan nada (Edmund Burke)”.

JL a dit…

Avec Google peut-être ?

JL a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Jais a dit…

Merci pour ce détail intéressant de la vie des Kallawayas JL.

Lorsque tu parles de cette "pause", je ne peux m'empêcher de repenser à nos nombreux séjours en Aleyrac, et à tous ces "temps de pause" justement durant lesquels la Présence se manifestaient.

Et le lien avec les sigils est en effet évident.
Admirable par contre la façon tout à fait ordinaire que les Kallawayas ont de faire cela.

\o/

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