dimanche 31 mai 2009

HIER SOIR...

KALA MARKA, fêtait ses 25 ans au Stadium de LA PAZ. Pas un touriste. Et pourtant c'est KALA MARKA, le groupe de fusion préféré des boliviens et de Maestro Grover. Les boliviens ont également d'excellents groupes de rock, metal, etc : AREA 51 (El hechizo), PUMA PUNK (Mañana), MALDITA JACEKA (No hay mal...), ALCOHOLIKA (Puerkos), FACTO ALFA (Acto final) sont parmi ceux qu'on écoute le plus ces derniers temps. Ces groupes passent souvent dans une salle de concert de LA PAZ appelée EL EQUINOCCIO, oú trône une magnifique tête de cerf sculptée dans le bois.

vendredi 29 mai 2009

ÉPISTÉMOLOGIE DE L'INCONNU

L'ORDRE SOUS-JACENT AU CHAOS DES CONNAISSANCES EST L'IGNORANCE.

dimanche 24 mai 2009

ÑAKHARI

Je suis au sommet d'un lieu sacré appelé ÑAKHARI. Oblite ne fait que le mentionner, parmi tous les endroits du secteur de Curva et Lagunillas oú se trouvent d'anciennes chullpas, tombes qui abritent des momies en position foetale. Les lieux sacrés communautaires kallawaya correspondent souvent à ces emplacements. Muña Pata, centre cérémoniel de Lagunillas est édifié sur une chullpa. De même pour Usichaman, le lieu cérémoniel communautaire de Curva. Il n'y a jamais eu de fouilles à ÑAKHARI, même s'il suffit de frapper du pied sur le sol pour se rendre compte que c'est creux en dessous. Ces lieux ont la réputation d'être très dangereux et puissants. Ils ont des propriétés psycho-géographiques dont le kallawaya sait tirer parti. Mais entrer au contact de ces momies et excaver, c'est contracter cette fameuse maladie des os qui va vous faire mourir. Il existe de nombreuses chullpas à ÑAKHARI, accompagnées chacune de leur trésor d'argent et d'or. C'est un ancien gros village aux constructions de pierre, alors que celles des villages kallawayas sont en adobe, mélange de boue et de paille. Ce ne sont pas des chullpas Aymara, lesquelles adoptent généralement la forme d'une tour alors que celles-ci sont creusées directement dans la terre. Lorsque je demande à Grover s'il s'agit de tombes incas, il me répond " Non, c'est beaucoup plus ancien ". " C'est donc Aymara ? " " Non ". " Alors c'est Colla ? " " Non, c'est encore plus vieux que ça. Cela date de l'époque oú le lac Titicaca était encore plus vaste que maintenant. À cette époque, le soleil n'existait pas. Cette humanité était plus grande et plus puissante que l'actuelle. Quand le soleil est apparu, ils sont rentrés à l'intérieur des chullpas et ont disparu pour toujours ". J'avais déjà entendu cette légende parlant du temps oú le soleil n'existait pas chez les URUS, la plus ancienne éthnie du Titicaca qui vit sur les îles flottantes du lac sacré. Ces derniers disent ne pas être des hommes. " Notre sang n'est pas rouge, il est noir ", tellement chargé en globules rouges. On retrouve, partout répandu dans les Andes, ce mythe d'une préhumanité bien antérieure à la nôtre, mystérieuse et magique, qui construisit le lac et sculpta les montagnes. ÑAKHARI a d'ailleurs la forme d'un profil humain regardant le ciel.

Quoiqu'il en soit, sur cette photo, je suis en train d'exécuter, un peu hors contexte à vrai dire, puisque nous sommes chez les kallawayas, un salut andin très ancien remontant à Tiwanaku, comme on peut le voir sur le monolythe ci-dessous. Certains groupes de sages (amautas) continuent encore d'utiliser ce salut ancestral. On commence par placer la main droite sur le coeur, puis la main gauche sur le ventre en disant en langue aymara : Chuymampi, Jan asjarasiña. Ce qui veut dire : De tout coeur et sans peur.

lundi 18 mai 2009

INSUBORDINATION


Merci de votre courriel mais vous faites erreur. Je ne crois pas avoir jamais dit, ni hier ni aujourd'hui, que j'étais un magicien du chaos. De plus, les textes libellés magie inconnue n'ont aucun rapport avec cet occultisme. Vous voulez des conseils, savoir ce que j'en pense, comment je me positionne, ainsi que des informations sur les chamans d'ici. Aussi vais-je plutôt répondre publiquement à votre message, afin de dissiper un malentendu qui semble assez répandu et pour que cela soit clair pour les chaotes eux-mêmes.

La chaos-magick n'avait déjà pas d'importance à mes yeux alors que j'étais en France ; elle en a moins encore depuis que je suis en Bolivie. J'en ai dejà formulé quelques critiques en 2005, très mal accueillies, pour me rendre compte quatre ans plus tard que ceux qui les avaient mal prises avaient fini par en reprendre les arguments afin d'améliorer leur pratique. C'est que les chaotes sont plutôt rigides, lents, quelque peu dogmatiques et très entropisés. Ils changent rarement de focale. Vue depuis la Bolivie - puisque vous me demandez ma position je me localise - la chaos-magick est un gadget occidental pour personnes rêvant qu'elles ont un super-pouvoir sur le monde. C'est le rêve même de l'Occident, dont on connaît les résultats. Il ne s'agit donc pas de l'invention géniale d'une modernité que tous les ploucs boliviens admirent, mais plutôt celle du vieux monde aux modèles usés et sur le point de s'éffondrer, tant il est figé et incapable d'alternative. Ici tout peut changer ; là-bas, dans le vieux monde, tout est solidifié et entropisé. La magie du chaos est donc aussi inutile ici que peut l'être Hakim Bey. Elle est minuscule, lointaine... et puis, sorti de l'internet et de la nébuleuse virtualité, la chaos-magick n'existe pas.

Le genre de question qui se pose à moi maintenant ne concerne plus ce monde mais celui oú je vis. Maintenant que je connais ces deux merveilleuses traditions fermées aux occidentaux - ce qui est tout-à-fait normal vu la mentalité qu'ils exposent et ce qu'ils feraient de ces joyaux - je me demande comment ne pas être l'élément qui va attirer ici tout ce que la culture occidentale peut avoir de pire, autrement dit le mercantilisme, l'individualisme, l'immaturité, le new-age, le matérialisme spirituel, le néo-chamanisme, la superficialité et l'arrogance de se croire en avance ? Bien entendu, l'important n'est pas que je réponde à cette question mais que je me la pose, car elle ajuste l'action. Je ne suis pas un occidental voyageant ici afin de piller quelque chose que je vendrai à mon retour en France, tel le fraîchement nommé porteur de pipe lakota qui, rentrant au pays, y vend du chamanisme new-age et de "l'amour universel" - concept tout-à-fait étranger au monde indigène. Je ne suis même pas venu ici en nourrissant quelque espoir de rencontrer des chamans et des hommes de connaissance. Et c'est sans doute la raison pour laquelle j'ai trouvé l'inattendu ; ou plutôt, c'est lui qui m'a trouvé. Deux fois, en Juin et Octobre 2008, à Cusco et à Tarabuco, voyant comme en plein jour alors qu'il faisait nuit, je me suis dressé dans mon lit et j'ai vu don Camilo dans le patio de sa maison. Il ne s'agissait pas de rêveries mais de visions réelles, trés claires. J'ai eu avec lui des conversations muettes plus profondes que tous vos mots et vos poèmes. Des milliards d'informations précieuses circulaient dans chaque seconde de ce silence. C'était des mois avant de rencontrer Don Camilo en chair et en os. Et lorsque nous nous sommes croisés à El Alto, la reconnaissance fut immédiate. J'ai le souvenir que dans ces visions, Camilo et moi étions particulièrement heureux de la précision des perceptions de l'autre : enfin la réciprocité ! Voilà pourquoi je ne reviendrai pas. Ici je suis chez moi, loin de vos tricheries. Si vous voulez quoi que ce soit, sachez que cela ne vous est pas dû et que vous ne rencontrerez ici que ce que vous méritez : des chamans pour touristes. Excusez ma sévérité, mais je ne vous ferais aucun bien si je nourrissais en vous quelque espoir.

En parlant de ces choses, je suis obligé de faire très attention à ce que je dis. Les traditions qui m'ont ouvert la porte se protègent des occidentaux, loin des circuits du sacré business. Vous devez savoir qu'en marge des tours opérateurs du chamanisme, on se protège de vous, vous êtes une pollution et n'êtes pas encore un être humain. Votre attitude s'ajustera si vous savez cela et comment les chamans, les vrais, vous considèrent. On fait du commerce avec ce qui ne vaut rien. Mais on ne peut rien faire de ce qui n'a pas de prix. Ceux qui veulent recevoir ce qui n'a pas de prix, qu'ils fassent tout simplement ce que j'ai fait sans savoir : avoir parfaitement confiance en la magie, ne pas craindre de s'engager dans l'Inconnu. Ne rien attendre. Le pouvoir parle dans le silence et il ouvre les yeux de ceux qu'il choisit. Désolé si cette réponse vous déçoit mais c'est la seule que je puisse donner.

Ici, le chamanisme et le curanderismo sont des traditions bien ancrées. Ce n'est pas une chose à part dont on ne parle pas dans la vie courante et que l'on cache à son employeur, comme c'est le cas en France. J'ai été très surpris de cela au début. Dans la rue oú j'habite, des personnes m'arrêtent parfois pour me demander de rappeler une âme, guérir un malade ou faire une mesa. Qui leur a dit que je suis le kallawaya khjanchis koramanta, le kallawaya à sept plantes ? Je suis le plus petit et le moins savant des kallawayas, mais on me propose quand même d'assister aux fêtes et aux cérémonies spirituelles. Je ne suis pas dans le virtuel, je suis un agent magique et je me sens socialement responsable de cela. Mes amis chamans apprécient que je veille à les protéger des occidentaux, comme un guerrier prêt à bondir. Je suis souvent le premier à leur déconseiller d'accepter de répondre aux questions de tel ou tel quidam. Car ce que peut faire celui-ci, c'est de participer à un circuit chamanique avec un tour opérateur. Et ce que peut faire cet autre, c'est d'aller à la techno-parade qui a lieu sur l'île du Soleil. Il y arrachera sans doute le cactus sacré, pour faire un trip et il apprendra plein de choses qui lui permettront de frimer à son retour en France... Ma pensée est devenue indigène. Le passé est devant et le futur derrière, comme en langue quechua. Les ancêtres sont devant. Le chemin nait sous mes pas et vous n'apparaissez pas dans mes rêves. C'est tout dire.

Voyons maintenant plus en détail ce que je pense de la chaos-magick et en quoi cela n'a rien à voir avec les textes de magie inconnue (qui ne sont pas non plus LA magie inconnue). Je vais être obligé de développer un peu puisque cette semaine, il n'est pas passé de jour sans que l'on m'écrive pour me signaler que machin avait fait ça et que truc avait dit ça.

Vous pouvez chercher dans les textes de magie inconnue et vous constaterez qu'ils ne pratiquent pas les sauts de paradigmes et n'invoquent ni dieux ni déesses. Ils ne sont pas religieux et n'exigent pas de vous que vous soyez un croyant, même pendant cinq minutes, même le temps d'un rituel. Ils ne charient pas non plus d'imagerie occultiste derrière eux et sont totalement séculiers, dépouillés. Contrairement á une certaine chaos-magick francophone, ils évitent aussi de vous bourrer le crâne d'idéologie.

J'étais assis hier sur le trottoir vers 3 heures du matin, en compagnie de Don Camilo, dans le secteur Balivián de El Alto, cette ville extraordinaire et dangereuse oú l'âme indienne est comme un seul. Nous sortions juste d'un rituel et je lui disais adieu car il partait aujourd'hui pour le nord de l'Argentine. C'est très étrange El Alto la nuit. On est dans une ville de plus d'un million d'habitants et pourtant, les bruits nocturnes sont ceux de la campagne. Des chiens, un âne, une charrette. Je n'ai pas reconnu de suite le bruit de la charrette et Don Camilo a murmuré : " c'est le bruit d'une charrette vide ". "Comment sais-tu qu'elle est vide ?" ai-je demandé. "C'est comme les gens, plus ça fait de bruit, plus c'est creux". Eh bien, la magie inconnue n'a pas besoin de faire de bruit ni de publicité.

Les textes de magie inconnue peuvent donc sembler froidement techniques, mais ils échappent à l'écueil d'une idéologie libertaire non-questionnable et presque obligatoire. On n'y trouve pas d'a priori imbécile du type : toutes les religions sont aliénantes, il n'y a que nous qui soyions libres, tous les autres sont nuls, ceux qui ne sont pas en accord avec nous sont en retard, 99 % des mages sont des abrutis, l'ésotérisme francophone est une vieillerie papusienne... Bref, ce ne sont pas des textes infantiles. Il semblerait que dans ce milieu, il soit très mal vu de ne pas être anarchiste. Les autres peuvent avoir le droit de vous envahir de textes idéologiques, pas vous. Si vous placez un lien vers Reymondon, c'est sûrement que vous êtes stalinien. Si vous citez Nicolas de Cuse, c'est sûrement que vous êtes enfermé dans le théisme. Bref, ne bougez pas, rien n'est permis, vous êtes dans mon viseur. On aimerait bien que toute la chaos-magick soit formatée sur la pensée unique qui, en francophonie, l'a totalement captée. Sauf qu'il y a méprise : nous ne sommes pas des chaotes, n'avons aucune envie de l'être et estimons avoir le droit de faire ce que nous faisons sans que nous tombe dessus quelque inquisiteur libertaire. Le dogme anti-dogme est défendu avec plus de violence que tout autre dogme. À bien des égards, la chaos-magick se montre plus intolérante et fermée que bien d'autres courants. La moindre différence de vue entraînera une agression. On imaginera que c'est la guerre. Nos curés de campagne et nos bonnes soeurs peuvent donner des leçons d'ouverture et de tolérance au moindre de nos chaotes.

Voyez-vous, il s'agit de savoir si l'on vous présente de la magie ou de l'idéologie pour adolescents biphasiques encore en révolte contre leur père. C'est une question autrement plus lucidogène que celle d'une éventuelle inanité de la métaphysique en magie du chaos et autres cultes de la déraison. Vous pouvez commencer à comprendre la grande vacuité de l'affaire lorsque l'on vous présente une critique tellement documentée et si peu contaminée d'idées reçues qu'elle confond métaphysique et religion (voir à ce sujet le texte de Madame Irma). Kant est métaphysique, René Guénon est métaphysique, Abellio est métaphysique, Gillabert est métaphysique sans être le moins du monde religieux, Hakim Bey est métaphysique même quand il nous recommande de ne pas l'être, puisque l'ontologie dont il s'occupe est une branche incontournable de la métaphysique. Peter Carroll croit ne pas être métaphysique mais il se trouve que l'anontologie n'est pas autre chose qu'une posture métaphysique, au sens le plus exact du terme. Si l'on souhaite séparer la métaphysique de la magie sous prétexte qu'elle est religieuse - alors qu'elle ne l'est pas - et que l'on sombre en même temps dans l'idéologie dogmatique, c'est qu'on se mélange un peu beaucoup les pinceaux, n'est-ce-pas ?

Il se trouve que la physique quantique tend à s'accorder davantage à la métaphysique qu'aux idées occultistes bien vieillottes que conservent nos chaotes. Elle remet en question, et pas toujours dans le sens souhaité, les idéologies individualistes et les dogmes de magiciens attachés à la solidité de leurs conceptions. Si ceux-ci se prennent pour une onde ou une particule plutôt que pour celui qui les observe, c'est après tout leur affaire. Mais c'est surtout là, à mon avis, que trouvent leur source les vélléités anti-métaphysiques, mouvements d'humeur et réactions de croyants des chaotes de fraîche adoption en francophonie. Au moins Peter Carroll veut-il faire abstraction de la métaphysique pour de meilleures raisons.

Une fois bien posé le contexte de cette chaos-magick francophone, venons-en au dogme des sauts de paradigmes. Le saut de paradigmes est l'ultime astuce que l'on s'invente quand on est incapable de fonctionner vraiment sans béquilles. Prétendre que l'on fonctionne sans béquilles alors qu'on saute d'un paradigme à l'autre, d'une béquille à l'autre, n'est qu'une histoire qu'on se raconte. Sauter d'un paradigme magique à l'autre tout en gardant ses idées fixes est une chose que les magiciens du chaos savent parfaitement réaliser. Comme c'est le cas pour tous les autres paradigmes, vous pouvez pratiquer la magie du chaos en restant á l'abri dans vos certitudes idéologiques, libertaires, fascistes, artistiques, etc. Vous pouvez également appeler ceci "votre" identité. Vous pouvez trouver que c'est drôlement original de s'enfermer dans les antiquités occultistes, de tracer des hexagrammes en priant Babalon, la main sur votre T-shirt chaote.

Donc, pour notre part, nous ne perdons pas de temps avec le gadget du saut paradigmatique, surtout quand on lui prête des vertus déconditionnantes et libératrices qu'il n'a pas. Car le moment qui intéresse particulièrement la magie inconnue n'est pas celui oú vous êtes plongé dans un paradigme, mais celui oú vous êtes réellement en suspens, que vous soyez ou non dans un paradigme. Voyez votre vie d'ésotériste. Tout le monde a plus ou moins connu des moments brutaux de changement de paradigme : Vous étiez un fervent lecteur de la Cosmogonie des Rose-Croix de Max Heindel et vous découvrez soudain Le Théosophisme de René Guénon qui envoie tout cela promener. L'intérêt, ce n'est pas que vous deveniez guénonien par la suite, mais cet instant précis qui vous laisse sans repaire et qui dégage complètement l'espace. À cet instant précis, vous êtes ouvert à tous les possibles. Les moments oú vous avez le plus progressé, les instants oú vous avez été au plus prés de la magie inconnue sont peut-être ces précieuses situations oú vous étiez en suspens, des mois durant, sans avoir plus besoin de coller une étiquette à ce que vous faisiez, totalement ordinaire.

Comme vous le constatez, nous avons peu d'intérêt pour les objets de consommation. Lorsque je cotoie les paradigmes, je ne fais pas de matérialisme spirituel en les traitant comme des marchandises au service de la toute puissance du moi. Il n'y a rien de mystique dans la chaos-magick : le magicien du chaos est encouragé à cultiver une mentalité héritée de la société de consommation : être un consommateur de religion, comme l'écrit Spare.

Vous n'avez pas besoin de croire en quelque chose auquel vous ne croyez pas pour faire de la magie, car la confiance en la magie suffit. Si vous apprenez à cultiver cette confiance magique, vous n'avez plus besoin de paradigmes et plus aucun paradigme ne peut vous déranger. Il se peut même que les chrétiens vous prennent pour un chrétien, les bouddhistes pour un bouddhiste, les chaotes pour un chaote et les athées pour un athée, tout ça au même instant. Qu'il soit indispensable de faire appel aux égrégores et aux paradigmes, même scientifiques, est une croyance qui nous ramène en arrière, vers la magie connue. C'est aussi, pour les oripeaux de l'occulte, une façon larvaire de se perpétuer. Vous savez bien que, contrairement aux chaotes qui évoquent inmanquablement toute une série d'ordres occultistes quand on leur parle de "tradition", je n'ai jamais considéré les mouvements magiques nés depuis le XIXème siècle comme étant des traditions et je ne suis pas, mis à part un ou deux noms, admirateur inconditionnel des productions occultistes anglo-américaines. Ceci n'empêche pas les gens ayant choisi cette option d'entrer au contact de la lignée française ou espagnole puisque ce dont nous nous occupons n'a tout simplement rien à voir.

Si nous ne pratiquons pas les sauts de paradigmes, nous sommes en revanche intéressés par les ouvertures méta-paradigmatiques que présentent certaines grandes traditions du monde, les philosophies, les sciences et les arts. Lorsque Denys écrit : "Dieu n'existe qu'en tant qu'il n'existe pas", il crée une ouverture méta-paradigmatique vers l'Inconnu dans un cadre chrétien. Il n'est plus dans le concept : Dieu. Quand Socrate dit : "tout ce que je sais c'est que je ne sais rien", il crée le même type d'ouverture dans un contexte philosophique. Quand la physique quantique dit que cette particule est là mais qu'elle n'est pas là, elle crée une ouverture non-aristotélicienne dans un contexte scientifique. Les ouvertures méta-paradigmatiques sont ce qu'Austin Osman Spare a nommé les saints concepts intercalaires (traduction Sussan) ou les saints concepts intermédiaires.

Le saut de paradigme est le parasitage marchand et grossier d'un phénomène beaucoup plus important, lequel est en avance sur à peu prés toutes les tendances spiritualistes modernes, qu'il s'agisse des syncrétismes religieux, du new-age dont fait partie la chaos-magick ou des paganismes reconstructionistes. Je veux parler ici du nouveau polythéisme : celui-ci, sans être syncrétiste et tout en respectant les enseignements propres à chaque tradition, permet la constitution d'un panthéon inter-religieux global oú figurent aussi bien le Bouddha que la Pacha Mama et Jésus-Christ. Il n'est plus guère possible de nos jours d'être spiritualiste comme on l'était autrefois. Agrippa, dans une lettre à un disciple, pouvait encore lui conseiller de ne pas s'informer des autres spiritualités afin de ne pas être troublé. Mais aujourd'hui, l'espace s'est réduit, le temps s'est contracté et on ne peut pas faire le sourd : toutes les religions ont des contacts entre elles et des zones communes d'imprégnation. Elles sont toutes concentrées sur le même lieu et au même moment. D'un instant à l'autre peut apparaître sur l'écran de votre ordinateur le visage du Bouddha ou celui de Saint Jean de La Croix. Vous aimez lire Maitre Eckhart tout en trouvant les enseignements bouddhistes très parlants. Vous adorez Mc Kenna et Leary. Et si le kallawaya vous parle de la Pacha Mama, vous êtes touché en plein coeur et souhaitez participer à un rituel en son honneur, tout chrétien que vous puissiez être par ailleurs. Tout cela est donc en contact et les formes religieuses vous intéressent moins que ce qu'elles contiennent de spiritualité, de force, de sagesse. Vous êtes vous aussi à la recherche d'ouvertures méta-paradigmatiques. Vous ne faites pas un mélange, vous ne faites pas vos courses chez Super-Paradigma oú Peter Carroll vous attend à la caisse. Vous ne vous tournez pas vers ces choses uniquement pour y trouver une recette magique ou une jolie fille à baiser. Vous n'appliquez pas de guématrie anglaise au mot "Bouddha" en espérant y trouver la clef d'un contact extraterrestre. C'est donc pure confusion, si vous en déduisez que vous êtes proche de la chaos-magick et pratiquez le saut de paradigme. Ce que vous faites est simplement ce que vous faites. C'est tout. Vous n'êtes pas dans le superficiel qui ne change rien au vital (Spare).

Si vous êtes un suiveur, la chaos-magick se nourrit de votre propre système et le vampirise. Vous êtes seul ou à plusieurs, vous pratiquez un système magique qui vous est propre et dans lequel vous ne vous sentez pas du tout obligé de suivre les contraintes de telle ou telle école. Parallèlement, vous participez également aux activités d'autres groupes. Pourquoi en déduisez-vous que vous êtes chaote alors qu'aucun des dogmes chaotes n'est susceptible de vous apporter quoique ce soit ? S'il y a dans la chaos-magick quelque chose pouvant vous intéresser, prenez-le. Mais admettez le fait que vous pratiquez votre propre magie, acceptez le vide définitoire et sémantique, lâchez réellement prise, ne vous définissez pas et vous serez plus proche que jamais de la magie. Vous cesserez alors de répéter ce que font les autres, de les copier, de les remâcher, de les traduire, de les resservir et d'adorer les dieux morts et inutiles de l'occultisme contemporain.

Fra. Grand Poobah a pu écrire : " il n'existe rien de tel qu'un magicien du chaos per se ". Il fut un temps oú l'on pouvait trouver un discours intelligent sur la chaos-magick. La magie du chaos est un faire, pas un état. La chaos-magick existe depuis longtemps en France. Les premiers textes en lien avec ce courant ont été proposés par R. Sussan en 85, dans la revue Devil Paradise de Thillier et Pissier. Puis apparaîssent les nombreuses traductions proposées par Christian Bouchet et ses amis. Article aussi dans la revue l'Originel, jusqu'à ce qu'en 99 nous décidions avec Pissier de mettre à disposition sur le net les premières traductions systématiques. Pas besoin d'en faire des tonnes car peu de textes suffisent à comprendre de quoi il s'agit et à pratiquer en toute autonomie. Nous pensions à l'époque qu'il valait mieux orienter les gens vers autre chose que des ordres magiques. Et de toute façon, la chaos-magick est un excellent moyen de débuter en magie. Pourtant, aucune des personnes que je viens de citer ne s'est dite chaote ou "magicien du chaos". Tout simplement parce que cela permet d'échapper à l'entropisation, évitant d'enfermer l'impétrant dans un modèle de conduite permanent. Il y a plus d'avantages à ne pas être chaote et à pratiquer la chaos-magick qu'à se dire chaote et s'entropiser dans le formatage dogmatique de la chaos-magick.

Il existe des rites dans la magie inconnue mais ceux-ci ne sont pas connus et n'empruntent pas aux paradigmes magiques occultistes. Nos rites naissent de l'instant, ici même, et sans aucune préconception. Bien qu'il en existe aussi, il n'y a quasiment pas de rituels préconçus dans la magie inconnue, contrairement á la chaos-magick oú l'on ne trouve que ce genre de production figée et prévue d'avance. Si la magie du chaos célèbre des rituels en vue d'atteindre certains états, la magie inconnue est l'état magique lui-même et c'est au sein même de cet état que nait le rituel et la célébration. En lisant les textes de magie inconnue, vous décelez la présence d'éléments de métaphysique quantique répondant á des questions sur le temps, l'espace, la localité, l'identité, le chaos, la fixation, la créativité, etc. Nous nous intéressons raisonnablement à ce que les sciences et les métaphysiciens ont à dire sur le chaos. Ces éléments de métaphysique quantique sont utilisés non comme des spéculations, mais comme des opérations et des concepts intermédiaires. La seule métaphysique qui vaille la peine d'être utilisée en magie est, selon nous, la métaphysique opérative et descriptive et non la métaphysique spéculative et normative. En ce sens, un auteur comme Hakim Bey est manifestement spéculatif et non-pragmatique. C'est une prose universitaire portant sur des idées brillantes, mais nébuleuses, exactement le genre de lecture dont les esprits universitaires raffolent. Mais on ne peut confondre prose universitaire et poésie. Notre métaphysique décrit, bien que ce soit tout relativement, l'état dans lequel se trouve le magicien, ce qu'il en est de sa sensation de localité, de temporalité et de causalité. Son rôle n'est pas d'expliquer la magie mais de l'exprimer.

Un exemple de métaphysique opérative et d'ouverture méta-paradigmatique dans les cultures traditionnelles est le KOAN. Lorsqu'un occidental découvre la technique des KOANS, il en tire souvent des conclusions erronées et confond chaos et n'importe quoi, chaos et déraison. Il faut dire que nous vivons à une époque formidable oú il suffit de lire trois livres sur le zen pour être persuadé que l'on connaît non seulement le zen, mais aussi le satori.

Parce que le KOAN conduit celui qui l'étudie á un instant oú le mental rationnel saute, on en déduit que cet instant est pure folie et irrationnalité. Un KOAN est une phrase provenant des écritures bouddhistes ou d'un épisode de la vie d'un ancien maître zen qui ouvre à la nature ultime de la réalité. Il est possible que cette nature ultime soit l'absence de nature ultime, mais cette découverte n'en est pas moins ultime, soudaine et extrêmement précise. Étant donné le caractère paradoxal des KOANS, ceux-ci ne peuvent être compris au moyen du mental rationnel et exigent que nous fassions un saut au-delà de la pensée conceptuelle pour pouvoir atteindre un autre niveau de compréhension. Il s'agit bien ici d'une compréhension, et pas de n'importe quoi fait n'importe comment par n'importe qui. Car lorsqu'un occidental qui ne connait de logique que la logique aristotélicienne est confronté au KOAN, l'effet déconnecteur de celui-ci peut lui faire penser que l'instant d'ouverture qui s'en suit est au moins aussi imprécis et flou que ce que les magiciens du chaos appellent "état de gnose". Ce n'est bien sûr pas le cas : si le KOAN n'obéit pas á la logique aristotélicienne, il n'est pas imprécis pour autant. Derrière un KOAN, il y a toute l'efficacité et l'exactitude de la logique de la prajnaparamita, qui n'est pas moins logique d'être non-aristotélicienne et non-linéaire. L'état dans lequel se retrouve le moine quand il comprend la nature du KOAN est donc extraordinairement précis, aussi non-mental et inconnaissant soit-il. Comme le signale la physique quantique, il y a un ordre sous-jacent au chaos, une logique implicite qui n'est pas celle que nous connaissons. Dans l'état qu'amène la compréhension du KOAN, il est très exactement mis fin aux quatre positions et aux cent négations. Il ne suffit pas d'adopter un réponse déconnectrice et de tomber dans le pipi caca infantile pour être chaotique ou pour paraître Tao. L'Inconnu est très précisément inconnu. Si l'on compare les textes de chaos-magick et ceux de la magie inconnue, on se rend bien compte que celle-ci, aussi inconnaissante soit-elle, est infiniment plus précise et rigoureuse.

Prenons un autre exemple de mécompréhension et parlons de la "gnose". Dans la magie du chaos, ce concept est flou et brouillé, ce qui conduit á commettre des erreurs plus que grossiéres. Ainsi, Madame Irma, qui tout-à-l'heure faisait de la métaphysique, va nous parler maintenant des états de gnose. N'allez pas croire que je fasse une fixation sur le cas de cette dame. C'est simplement que j'ai son texte sous les yeux en vous répondant et que je le commente. Voyons ce que Madame Irma, devenue chaote, nous raconte sur la gnose : Vous comprenez, dira-t-elle, la gnose c'est fait pour servir à quelque chose et si vous la recherchez pour elle même, c'est que vous confondez la fin et les moyens. Bref, toutes les traditions orientales et occidentales, composées selon elle à 99 % d'abrutis, se trompent. Évidemment, pour qui connait l'état magique (et non pas les petites transes que Madame Irma appellerait sans doute "état second" et qu'elle confondrait volontiers avec le non-moi, au moins aussi facilement qu'elle assimilerait la vacuité au simple fait de ne pas penser), ce genre d'appréciation indicatrice du degré zéro de la magie ne peut que faire sourire, tout comme sourirait le chrétien auquel on dirait : " La prière, vois-tu, ça sert à obtenir quelque chose de Dieu. Pourquoi donc prie-tu simplement pour prier au lieu de demander une voiture neuve ? " De toute évidence, une personne parlant ainsi de la prière n'en connait pas la nature et n'est pas du tout au fait de ce que peuvent être les états mystiques, voire métaphysiques, que l'on peut y trouver. De plus, on retrouve encore ici l'attitude consommatrice et mercantile qui caractérise la chaos-magick, fidèle reflet d'une sociéte occidentale oú n'existe plus qu'une seule caste : celle des commerçants et une seule idéologie : celle de l'économie. Mais il n'y a pas que Madame Irma qui soit imprécise. Voyez ce qu'écrit le Lincoln Order of Neuromancers au sujet de cette gnose mal nommée, répètant plus ou moins les inepties de Peter Carroll : " La Gnose est la clé des capacités magiques, l'accession á un état intense de conscience connu de nombreuses traditions sous le nom de Non Esprit, le Point Unique ou le Satori. La conscience est vidée de toute information excepté l'objet/sujet de la concentration." Le Point Unique, le Non Esprit, le Satori, ça fait sans doute très bien, très sérieux, très puissant, de citer ces termes qui nous mettent à égalité avec les grandes traditions, mais quand on ajoute ensuite qu'il s'agit d'une concentration, c'est qu'on a visiblement pas approché de ce que les japonais appellent Satori. Ou plutôt ne l'a-t-on qu'approché, au travers de ce superficiel qui ne change rien au vital. Madame Irma ne sait probablement pas grand chose non plus du Non Esprit lorsqu'elle s'offusque que certains puissent faire l'éloge du ne pas être. Pour ma part, je fais parfaitement la distinction entre l'état second oú Madame Irma réalise une voyance et le Satori oú rayonne l'ainsité. Je fais une différence entre l'état entre veille et sommeil et jagrat-sushupti, entre extase et transe, entre état hallucinogène et état lucidogène, entre méditation et transe, etc. Il n'est guère étonnant que Madame Irma, qui ne connait que l'état second, puisse rire du non-mental et du non-moi, puisqu'elle ne sait tout simplement pas de quoi elle parle. Il y a un réel problème de flou quant au mot gnose dans la chaos-magick. La simple division entre gnose inhibitoire et exitatoire est insuffisante. Certains sont conduits à porter des jugements sur les états supérieurs de conscience à partir du petit état second qu'ils connaissent et l'on assiste alors à toutes sortes de confusions et de glissements. Le satori ne sert pas à faire de la voyance, désolé. Les démons de Lovecraft n'apparaissent pas dans l'état de jagrat-sushupti, désolé. Mais entre veille et sommeil, certainement. Lorsque vous franchissez l'abîme, vous n'êtes pas dans le monde des images, désolé. Si vous prenez du LSD, oui. Il y a une telle variété d'états de conscience que la division binaire de la gnose chaote n'est pas du tout un outil pratique. Le Peyotl, l'Ayahuasca, le San Pedro provoquent tous des états très différents les uns des autres et le concept de gnose ne peut rendre compte de ces différences. Il manque une carte, mais on peut se demander si cela n'arrange pas au contraire le chaote, de pouvoir faire passer une simple cuite pour une illumination transcendante et un état second pour un satori.

Je ris, je ris, mais il faut tout de même prendre conscience ici de l'extraordinaire difficulté que l'on éprouve quant à une appréciation lucide des états de conscience. La chaos-magick n'est pas seule à se leurer sur ce sujet. Mais si vous pensez qu'il suffit " de pratiquer un tant soit peu le yoga, la méditation, le chamanisme, ou la magie pour comprendre que cet arrêt momentané de la pensée, est le moyen d'atteindre un état de conscience particulier permettant lui-même telle et telle chose (par exemple la voyance ou la projection de la volonté magique) et non un but en soi ", je vous en félicite ! Mon ami Jaïs a eu l'idée de faire venir en Aleyrac une bonne quinzaine de personnes, au tout début oú je le connaissais (2002). Il s'agissait de personnes s'intéressant un tant soi peu au yoga, au chamanisme, à la méditation. Une séance de méditation est proposée, tout le monde s'installe. J'hallucine. C'est donc cela qu'on appelle méditation dans ce milieu ? Arrive mon ami Philippe N. plus de trente ans de méditation quotidienne. Il s'asseoit avec le groupe. Posture impeccable, esprit impeccable, méditation impeccable. Quelqu'un dit tout bas : "il se prend pour le bouddha celui-là ou quoi ?" La compétence est mal vue. La médiocrité est encouragée. Tout le monde sait ce que tout le monde sait et si vous prétendez en savoir davantage, malheur à vous. Philippe ne fait pourtant que méditer, comme Paco, comme Sergio, comme beaucoup d'autres, depuis trente ans et plus, tous les jours. Il faudrait peut-être lui dire que la méditation ça sert à faire de la voyance et que toute personne sachant un tant soi peu méditer le sait, sauf lui.

Bien, cette lettre est déjà très longue et je n'ai abordé que quelques points litigieux concernant notre objet. Il y aurait quantité de commentaires à faire encore mais je n'en ai pas le courage ni le temps. Sans doute continuerai-je dans d'autres textes à modifier au passage telle ou telle perspective. Par exemple le mythe du renforcement positif en chaos-magick et sa psychologie douteuse. Il paraît que plus on s'attribue à soi-même la réussite en magie, mieux elle fonctionne. Or, c'est exactement le contraire qui se produit. Ce renforcement positif, si utile en d'autres circonstances, est une belle absurdité en magie car il n'y a pas que les sigils qui fonctionnent comme des sigils. Toute la magie fonctionne comme les sigils. Toute la métaphysique fonctionne comme les sigils : par l'oblique et l'utilisation positive du refoulement. Tous ceux qui veulent être des maîtres disent qu'ils ne sont pas des maîtres. Toutes les sectes qui veulent être des sectes disent qu'elles ne sont pas des sectes. Tous ceux qui veulent vous dogmatiser se disent non-dogmatiques. Tous ceux qui cherchent l'immortalité meurent. Tous ceux qui veulent sauver leur vie la perdent. Dans le bouddhisme tibétain qui insiste tellement sur le Non-Moi, on trouve paradoxalement un phénomène rare parmi toutes les religions : un panthéon totalement fait d'êtres humains, totalement anthropomorphique. Tel est le SIGIL. Nous recommandons pour notre part de ne jamais s'attribuer à soi-même un quelconque pouvoir magique. Tout d'abord, cela évite de ressembler à un mage à l'ego boursoufflé et entropisé, qu'il soit chaote ou de la Golden Dawn. Ensuite, cela permet au pouvoir d'évoluer librement et sans captation, de sorte qu'il ne diminuera pas à cause de notre saisie consciente. Et pour finir, cela rend le pouvoir au pouvoir : l'effet de la magie est dû à la magie. En attribuant tout simplement la magie à la magie, vous êtes dans la non-localité quantique, vous êtes dans le Je atmosphérique et vous renforcez votre confiance déjà immense et pleine d'élegance en ce miracle de l'Inconnu. Plus vous attribuez la magie à la magie, plus sa puissance grandit et se déploie magnifiquement, périphérique, palpable, orbitale. Ce n'est pas vous qui êtes puissant, c'est non-vous. Et l'univers vous le démontre chaque jour par son indifférence.

Merci de m'avoir donné l'inspiration de cette lettre, bien qu'elle soit très incomplète.

H-C

mardi 12 mai 2009

À TABLE !


Les Dieux et leurs Consoeurs, sont aussi irréels
Que ma petite twingo bleue.
De toute sa splendeur, elle roule cependant.

Tandis qu'un doux plérôme me déchire les yeux,
Avez-vous vu cet ange bleu ?
Et la débonnaire dame ronde
qui de lumière la voûte inonde ?

Tout est bien là, si rien n'est vrai.
Pourquoi chercher là-bas ce qui est prés ?

La lune et le soleil, le dieu vert des forêts,
La buse sans pareille, le chevreuil affairé,
N'ont plus rien à défendre, ils sont irréfutables.
Point de philosophie ! Allez, tout le monde à table !

(20 Avril 2000, en allant chez P. P.)

mercredi 6 mai 2009

AYMARA (2)

Illimani

Cérémonie des couleurs. Don Roberto Mamani Mamani, je connais le secret de tes tableaux. Ce sont les tissus de ton peuple que tu projettes sur la toile. Tu revêts Tata Illimani de ses plus beaux ponchos, tu donnes au condor l'arc-en-ciel de ma chuspa et le bandeau des sages (amautas). Tout jeune, ta grand-mère t'offrit ton premier aguayo coloré : " Il effraie les mauvais esprits de l'obscurité ". Les hommes magiques du peuple Aymara savent que dans les offrandes á la Terre Mère, " Il faut mettre des couleurs, beaucoup de couleurs, car la Pachamama aime la couleur ". Et lorsque vous prépariez les bandelettes pour la libation du Carnaval, ta grand-mère exigeait qu'on les fabriquât en papier de soie. Avec la pluie, disait-elle, le papier déteint et tombe á terre. " C'est ainsi que la Pachamama mange les couleurs ".

Tata Illimani

Mère aymara et pastèques

Condor, soleil et lune

Combat de coqs

Tata Santiago

TAROT


Á la demande générale d'Anael, j'explique en quoi consiste ce tirage que nous appelons entre nous : tirage de lignée ou tirage pyramidal. Il a été crée au début des années 80 par P. Naudet et moi-même. Nous cherchions un mode de lecture du Tarot plus éloquent que le fameux tirage en croix qui ne nous satisfaisait pas. Cette façon de procéder s'est révélée á nous d'un seul coup et sans réflexion savante et ce tirage s'est montré si bavard que ceux á qui nous l'avons expliqué l'ont de suite adopté. Il fait partie de ce que nous appelons, le trésor du Dragon, un endroit oú chacun d'entre nous peut déposer un joyau qui profitera á toute la lignée.

Très simple donc : On bat les cartes, on les coupe et on tire trois cartes. Ces trois cartes représentent l'évènement en soi, une histoire que l'on peut lire de gauche á droite, ou bien encore en considérant que la carte du centre est le présent, celle de gauche le passé et celle de droite le futur. Pour obtenir les deux cartes au-dessus, on fait simplement la somme des deux cartes du dessous. Dans ce cas par exemple, la somme du JUGEMENT et du PENDU donne : 20 + 12 = 32 = 3 + 2 = 5, LE PAPE. Et la somme du PENDU et de la PAPESSE donne 12 + 2 = 14, LA TEMPERANCE. Ce deuxiéme étage composé de deux cartes est l'astralité, les coulisses de l'évènement, les désirs sous-jacents, la partie non visible et subtile, les intentions cachées. La carte de gauche est le sens desscendant, vers la manifestation et celle de droite est ascendante, de sorte que l'on peut lire aussi ce tirage de façon verticale. On obtient la carte unique du troisième étage en faisant de nouveau la somme des cartes précédentes : Dans ce cas, LE PAPE et LA TEMPERANCE, ce qui nous donne LE SOLEIL. Ce troisième niveau est aussi bien la synthèse que le principe, l'origine, le niveau causal, etc. Pour chaque étage je donne plusieurs sens afin que vous puissiez choisir le vôtre, celui qui fonctionne le mieux pour vous. Si vous préférez voir la carte du haut comme une synthèse, libre á vous. Je constate que la plupart d'entre nous lui préfère le sens de cause. Si vous préférez lire la ligne du bas comme passé, présent et futur, plutôt que comme une historiette, libre á vous. Je constate que la seconde solution remporte un franc succès...

Pour plus de polysémie, on compte la lame sans nombre comme 22. On note aussi que dans certains tirages, les cartes peuvent se répéter, ce qui appuie leur sens ou trace une route. Si vous tirez les cartes 19, 13 et 5, vous allez remarquer que la lame 5 se répète sur les trois niveaux. Évidemment, quand une carte se répète, on laisse son espace vide et on garde en tête le nom de la carte qui l'occupe. Avec l'habitude, on peut simplement tirer les trois cartes sans avoir á sortir les autres, dont on garde simplement le résultat en mémoire.

AYMARA (1)

- Offrande á la Pachamama -

Marina Nuñez del Prado (1910-1995) invoque le vent qui érode la pierre et le bois jusqu'á l'âme. Comme dans les mythes, elle est née pour saisir au vol l'évidence, portraiturer le caché, l'amener á la lumière des condors qui l'oeuvre toute entière, elle qui, au don du lieu, ajoute la loyauté de sa race indigène. "Ma vie est mon oeuvre : Je sens l'immense bonheur d'être née sous la tutelle des Andes qui sont l'expression de la force et du miracle cosmique ; ainsi mon oeuvre exprime l'esprit de ma terre Andine et l'esprit de mon peuple aymara".

- Éveil -

- Prière -

- Montagne et Lune -

- Pachamama -

- Nocturne -

- Torse -

dimanche 3 mai 2009

VERS LA MAGIE INCONNUE (4)

Même lorsque cette phrase est en train d'être écrite, ou lue, nous ne pouvons connaître le sens qui sera engendré par les mots qu'elle contient, ni ce que créera la collaboration hétérogène des lecteurs ou ce qui se déploiera á partir de sa construction textuelle. Le risque de la créativité quantique, dans ce cas, c'est d'écrire et de lire, de découvrir quelque chose sans savoir exactement ce qui se passe ni d'oú cela provient.

Nous pouvons nous tourner vers le passé et vers notre culture ésotérique et magique pour découvrir un but á tout cela et formuler des estimations savantes, mais nous ne pouvons découvrir ce but sur la base du connu car tout cela se déploie á l'instant même, encore plus vite que tout de suite, et les implications sont beaucoup trop vastes pour qu'on puisse les réduire á l'espace étriqué de nos doctrines magiques, anarchistes, chaoticiennes, bouddhistes ou autres. L'instrument de mesure que nous utilisons, le mental, n'a pas la capacité de cerner une telle ouverture car il est seulement disposé á observer des objets et á faire la distinction entre une chaise et une table. La pensée ne peut mesurer cette vie chaotique qui est toujours sur le point de jaillir de l'océan des potentialités, parce que celle-ci est bien trop énorme, bouillonnante de possibles non encore advenus.

Dans ces rares moments oú le mental en vient á être réellement silencieux, nous pouvons cependant percevoir que ce bouillonnement de potentialités a une direction. Nous sommes immergés dans le flux quantique, mais nous continuons pourtant á nous désigner nous-même comme personnes qui sont dans le monde des objets que nous appelons chaise ou table, bien qu'en réalité nous ne sachions pas du tout qui nous sommes.

Nous pouvons nous définir nous même de la façon qui nous plaira (nous avons tellement peur du vide qu'il nous faut toujours nous définir : Je suis chrétien, je suis chaote, je suis...). Mais nous pouvons aussi parler á partir de ce flux et á travers lui sans jamais vouloir le retenir. Notre défi consiste alors á aligner toujours cette expression sur la vie inconnue, á parler et á vivre á partir de ce flux quantique tout en permettant le changement de forme qui ne manque jamais d'accompagner ce qui vient, ce qui s'annonce lá, á chaque instant. Par conséquent, ce que nous appelons transformation est le contact de l'illimité avec la forme.

La pure créativité, la créativité quantique, est ce qui reste lorsque nous mettons de coté tout ce que nous connaissons et tout ce qu'on nous a dit. Nous devons permettre que ce qui vient s'exprime par soi-même. Dans ce sens, comment ce que nous avons appris dans le passé avec tel maître, tel livre, telle philosophie, pourrait-il nous aider á plonger dans un semblable flux pour en extraire tous les bouillonnements probables ? Nous devons créer cela directement, á cet instant précis, tout de suite.

L'inexistant semble être le passage obligé, l'ouverture á ce qui vient lá, maintenant. Il y a un cadeau qui attend tous ceux qui osent entrer dans cette vacuité de la réalité connue, mourant á tout ce qu'ils savent. Et ce cadeau, c'est ce que nous avons pour habitude d'appeler : peur. La peur n'est que la résistance face á l'inexistence. Cette résistance n'est pas qu'un simple obstacle, c'est aussi la force créatrice, le moyen qui se présente á nous en même temps que la réalité, avec l'existence même. Sans cette peur, il y a non-existence.

Dans la perspective du mental, l'inconnu et sa magie supposent l'anhilation, le colapsus de la réalité et l'entrée dans la vacuité qui n'est pas, rappelons-le, un simple vide mental. Mais l'univers ne se réduit pas á rien et il contient quelque chose qui est la manifestation de ce bouillonnement, une résistance á la vacuité sous-jacente que notre mental perçoit comme une menace et une énergie destructrice. De sorte que ce que nous appelons peur n'est en réalité que l'interprétation du mouvement de l'énergie créatrice qui nous pousse á faire l'expérience de la contraction qu'implique l'attachement á nos références passées, le fait que l'on s'accroche á la localisation, la temporalité et la causalité. Lorsqu'enfin nous abandonnons l'interprétation, la peur se transforme en une énergie terriblement créatrice. C'est le souffle même du Dragon qui s'épanche dans la totalité de la vie. C'est l'éclat premier de l'attracteur étrange. C'est son inconcevable ouverture.

Cette énergie créatrice fait que la réalité soit vraiment étonnante et merveilleuse. Elle est capable de nous faire croire qu'il y a quelque chose lá oú en réalité il n'y a rien. Si je parle á ma mère, je suis le fils. Si je parle á quelqu'un qui offre un travail, je suis le travailleur. Si je m'adresse á mon gourou, je suis un chercheur. Quel genre d'histoire allons-nous bien pouvoir nous raconter á nous-même ? Il n'existe rien de tel qu'un chercheur mais tout simplement quelqu'un qui a peur, qui cherche le pouvoir magique, qui aspire á contrôler les choses, qui croit que s'il collige quelque type de connaissance, il trouvera sa place dans l'univers.

Cette réalité cache et révèle quelque chose d'irréel. Dés notre première respiration, nous sommes tous mis dans l'embarras. Avec la première inhalation, il semble que soyons mis en possession de quelque chose, mais nous devons rendre l'air que nous avons absorbé en expirant et nous restons vide. Vient ensuite une autre respiration et cet échange nous permet de nous situer dans le réel. Pourtant, nous nous sentons terriblement identifié á notre résistance á la vacuité et á notre identité. Nous savons que nous ne sommes pas autonome, que nous ne sommes pas substantiel, mais si quelqu'un nous appelle par notre nom, nous réagissons immédiatement. Si l'on nous touche á peine, nous sortons nos griffes et montrons les dents, exprimant haut et fort notre névrose d'identification.

La réalisation spirituelle n'est plus alors que notre fiction personnelle. Elle fait partie de la mythologie de notre culture de la recherche mais elle n'a rien d'authentique. Cette fiction spirituelle sert á donner des cycles de conférences inaccessibles aux rmistes, á concevoir des forum payants et á écrire des livres formidables. Bien sûr, elle sert aussi á rassembler des disciples et á nous expliquer aussi pourquoi nous sommes, tout en prétendant le contraire, tombés dans la passivité des suiveurs. Nous voilá devenu client du marché spirituel. Il y a des personnes qui ont rendu publique l'histoire de leur illumination mais pour la plupart, elles se sont vues entâchées de divers scandales et se sont converties en machines á fric et nouveaux messies. Nous pouvons imaginer une personne vivant continuellement dans cet état magique, et cependant ordinaire, lequel n'a pas grand chose á voir avec les états altérés ou modifiés de la conscience qui sont tellement á la mode sur ce marché spirituel et magique. Mais imaginer ce que peut être vraiment cet attracteur étrange ne nous servira pas à grand chose.

Gourous, maîtres, sages, avocats, comptables, mères, pères, magiciens, initiés, conducteurs d'autobus, tous ces rôles sont joués par d'excellentes personnes convaincues qu'elles font ce qu'elles doivent en accord avec leur propre identité. Telle est la condition humaine. Mais assumer le risque de la créativité quantique implique d'avoir une confiance radicale dans la transformation, une façon d'entrer en rapport avec la vie non dépourvue d'une certaine vaillance.

Nous nous racontons les uns aux autres la même histoire, c'est-á-dire qu'il nous faut apprendre quelque chose lá oú il n'y a rien á apprendre d'autre que ce que nous devons vivre. Mais nous ne pourrons parvenir á cela que lorsque nous aurons cessé d'utiliser exclusivement la pensée morte. Pouvons-nous, êtres humains, incorporer forme et ouverture ? Pouvons-nous rester au contact du flux de la vie et, en même temps, intégrer la dite fluidité á une fonction ? Il ne semble pas très difficile d'être spécial lorsque l'on est dans une salle entouré de personnes qui projettent sur nous l'idée que nous sommes spécial. Nous pouvons aussi nous retirer dans un ashram, mais cela non plus n'a rien de spécial. En revanche, ce qui attire vraiment l'attention, c'est que nous soyons capable de vivre pleinement cette ouverture quantique dans la frénésie d'un monde fou.

Vivre est donc la question ultime. C'est une question dépourvue de réponse qui n'est pas posée par le mental mais qui consiste á voir ce qui est le plus vivant á l'instant même : l'enfermement dans des structures de magie connue ou l'absence d'étiquetage paranoïaque ? La bonne nouvelle, c'est qu'indépendamment de qui nous sommes et du lieu oú nous nous trouvons, nous sommes tous immergés dans ce flux de la vie. Cette question ultime n'a donc rien d'extraordinaire et c'est précisément ce qui la rend intéressante. Il n'existe pas de guide ou de maître qui pourra y répondre pour nous, de sorte que si la vie est la question ultime, plongeons-y totalement, dès maintenant, plus vite encore que maintenant, et cessons de vouloir la manipuler par nos petites recettes bien scolaires. Car c'est alors et alors seulement, que nous aurons la brève impression de connaître sans savoir, ce qu'est le monde époustoufflant et ordinaire de la Magie Inconnue.

( Agente 373, Init.Mag. leç. 9, § 6 ; (c) copyright 2007)
Voir également á ce sujet :
- Vers la Magie Inconnue (1)
- Vers la Magie Inconnue (2)
- Vers la Magie Inconnue (3)
- Magie Inconnue
- Terre du Dragon, l'expérience magique
- Matérialisme spirituel et Chaos
- Cultivez vos passions
- Contact de l'Esprit
- Entretiens sur la Magie

RÉVOLUTION INTÉRIEURE

Si cette petite avait mené á bien sa libération intérieure, elle ferait pas la gueule.

Photo et légende extraites de l'excellent site Decondicionamiento et de l'article que Yemeth consacre au thème de la transformation inséparablement extérieure et intérieure : Initiation : La production de l'impossible. Ce truc de la seule révolution intérieure, écrit Yemeth, est l'excuse rêvée des hippies embougeoisés pour ne rien faire tout en se donnant l'impression qu'ils font. Vous savez ? Ce petit monde des Dévas, comme on l'appelle au Tibet, ce petit monde des dieux, confortable et douillet, tel qu'on peut le trouver en Californie oú l'on se révolutionne le dedans á grands coups de stages onéreux organisés par des gourous aux idées progressistes. C'est exactement ce petit monde squizophrénique que Reymondon appelait Sodome, le spirituellement pur. Sodome, le petit monde des Dévas, était d'ailleurs aussi très branché révolution intérieure, avant qu'une bombe au vacum ne vienne frapper sa civilisation.

samedi 2 mai 2009

UNE MESA DE JAN FRIES

Jan Fries est un praticien allemand du neo-chamanisme fortement influencé par l'oeuvre d'Austin Osman Spare et, raisonnablement, par le thélémisme d'Aleister Crowley. Il est surtout connu du public anglophone pour être l'auteur du Visual Magick, un livre dont nous avons produit quelques extraits ici. L'intérêt de ce livre est qu'il donne d'excellents conseils sur la pratique de la visualisation en se basant sur un enseignement essentiel de Spare, celui de la sensation visualisée. Cette technique, une fois approfondie, permet á l'oeil de toucher et á la main de voir, ce qui, soit dit en passant, symbolise également le fait de "kiaïser" le Zos et de "zoïser" le Kia. En dehors de Kenneth Grant qui l'a commentée, la rapprochant plutôt improprement de l'art de Dali, cette technique de Spare n'a pas retenu l'attention de ceux qui n'ont fait que survoler l'oeuvre du génie londonien. C'est surtout dû au fait que Spare ne consacre qu'une seule phrase de son Centre de Vie á ce sujet et que l'essentiel de ce qu'il en communique est contenu dans les illustrations du Livre du Plaisir, notamment dans le dessin intitulé : The Death Posture, second position oú apparaît cette phrase hautement pédagogique : De la vision par le sens du toucher, ou bien encore dans les innombrables variations d'yeux pourvus de mains et de mains pourvues d'yeux que l'on peut trouver dans cette oeuvre. Spare ne parle pas, il montre. Et c'est de cette façon qu'il choisit d'insister sur l'importance de la sensation visualisée, conjonction de Zos et de Kia conduisant á la sensation symbolisée et au symbole sensible qu'est le sceau, dans son système magique. Dans les premiers chapitres de son livre, Jan Fries développe les implications techniques et pratiques de cet enseignement de Spare avec beaucoup de simplicité et d'á-propos, permettant á chacun d'acquérir la faculté de visualiser. Car le développement de cette compétence technique est souvent laborieux et problématique pour bon nombre de mages.

Certains disent que Jan Fries est un magicien du chaos, chose qu'il nie pourtant clairement, aussi clairement qu'existe une différence radicale entre magie inconnue et chaos-magick. Quoiqu'il en soit, le Visual Magick de Fries est très apprécié des chaotes anglophones et c'est sans doute pour cette raison qu'ils aimeraient bien faire de ce dernier un chaote...

Mais ce qui m'amène aujourd'hui á parler de Jan n'est pas les á peu près de l'occulture mais une pratique suggérée au chapitre 8 de son Visual Magick et qui concerne indirectement les Kallawayas. Ce Chapitre s'intitule Construire un Mandala. Il commence par la description de la construction d'un mandala par des moines tibétains. Puis, l'auteur nous demande de nous transporter par l'imagination vers les hauts plateaux boliviens oú nous attend un Kallawaya, "parmi les rares restant encore", en pleine préparation d'une mesa de guérison. Jan Fries compare alors cette mesa á un mandala, avant de nous proposer sa pratique personnelle, inspirée par les kallawayas. Enfin, le chapitre se termine par une brève description du symbolisme possible des plantes et des arbres de la région oú vit Jan.

Jan Fries commet plusieurs erreurs dans sa description du rituel kallawaya de guérison. Et bien que cela ait peu d'importance dans le présent contexte, signalons tout de même qu'il y a quelque chose d'inexact dans le fait de comparer la mesa de guérison d'un kallawaya avec un mandala, au sens strict du terme. Cette conception conviendrait d'ailleurs beaucoup mieux á une mesa norteña, ou á tout autre dispositif rituel propre, par exemple, á célébrer la prise de la boisson sacrée (huachuma). Dans leurs rituels de guérison oú n'interviennent jamais les psychotropes et oú ils n'entrent pas en transe, les kallawayas n'utilisent pas le type de la mesa-autel, résumé de l'univers ou carte psychologique, mais celui de la mesa-banquet. Ils conçoivent la mesa de guérison comme un repas et ainsi qu'ils le disent eux-mêmes : " Achachilas, qankunapaq jaywachiani chay mesata, chay mikhuyniykichista. Sumajta recibinkichis chay pagota. Kaypi qesoykichis. Chay vinota jaywachiaykichis, ch'akiyniykichismanta, thañinaykichispaq. Sirvirikuychis chay mesamanta, chayplatokunamanta... ". " Habitants des lieux sacrés, je vous offre cette mesa, voici votre repas. Puissiez-vous bien recevoir cette offrande ! Voici votre fromage, voici votre pain. Et le vin que je vous offre est pour calmer votre soif. Servez-vous á cette table, servez-vous de ces plats..." On constate que le champ lexical de leurs invocations est dans ce cas toujours lié au repas.

Notons également que pour les Kallawayas, la feuille sacrée de coca est un composant essentiel et non-substituable de la mesa. Servir une mesa sans coca, c'est comme inviter quelqu'un á manger et ne lui servir que du sel. " Ñoqanchis runa cocamanta kausanchis, papamanta, arrozmanta, han jina. Chaykunaqa wiñachiwanchis. Jinallataj lugarkunawan. Pachamamata, lugarkunata mana burlanachu. Ñoqa manallataj uj visitaman kachillata qarasajchu, y. Papaman, arrozman, chayman kachita churasaj. Kachilla uj insultojina chayqa. Kugarkuna castigawankaku. Ichá jup'alla kankaku. Mana sirvinchu uj abusionta ruasqayta. Naupajta cocata, untuta mask'anchis. Chunca p'unchaytapas purisun necesitakun puni ari. " " Nous les hommes, nous vivons de coca, de patate, de riz; c'est ainsi. Ces choses nous alimentent. C'est exactement pareil pour les lieux sacrés. Est-ce que je vais servir seulement du sel á un invité ? Le sel, je vais en mettre dans les patates, dans le riz. Mais servir seulement du sel est une insulte. Les lieux sacrés me puniront, ou peut-être se boucheront-ils les oreilles lors de ma requête. Ça n'a pas de sens de faire une guérison comme ça. En premier lieu, nous devons nous procurer la coca et la graisse de lama. Même s'il nous faut marcher dix jours pour ça, nous en avons besoin par dessus tout. " D'oú le grand problème que rencontrent les Kallawayas lorsqu'ils doivent voyager á l'étranger. C'est ainsi que j'ai vu l'un de mes amis prendre des risques considérables et se rendre de la Bolivie jusqu'au Chili en contournant les postes-frontiéres, afin d'y guérir un malade. Cette interdiction ridicule (et politique) de la feuille de coca dans certains pays m'a poussé á réfléchir très tôt á un substitut, mais je me suis finalement rangé de l'avis de mes maîtres : pas de rituel kallawaya sans coca. Et c'est justement sur ce point, que la proposition de Jan Fries me semble intéressante.

Bien entendu, il ne saurait être question pour cet auteur de célébrer une mesa kallawaya, d'appeler ainsi sa pratique personnelle ou bien encore de se prendre pour un kallawaya alors qu'il accomplit son propre rite. Comme il le dit lui-même en toute honnêteté, il ne fait que s'inspirer de cette auguste tradition d'Amérique du Sud. La pratique personnelle qu'il propose peut permettre á toute personne n'étant pas kallawaya ou ne vivant pas dans un pays oú la coca est légale de faire, á sa manière, une célébration de ce type, sans pour autant prétendre obtenir les résultats incroyables qui font la gloire des kallawayas. C'est pourquoi je suis bien heureux de pouvoir diffuser cette idée de Jan sur mon blog.

Je ne vais pas donner tout le détail de sa pratique, sachant que le lecteur, pourvu d'une imagination géniale, est parfaitement capable de la réinventer tout seul. Je reproduis seulement ici les images des mesas de Jan Fries, qui suffiront á inspirer.

On accumule des petits objets de pouvoir trouvés dans la nature, des os, des plumes, des graines, des fleurs. On construit sur un nid de coton un petit mandala, on y ajoute de l'encens, on le bénit et on l'arrose avec de l'alcool. On se sert des lois de correspondance pour construire le mandala. Mais avant de le brûler vient un moment très important, inspiré des rites kallawayas et que Jan Fries, dans son excellence technique, a parfaitement su discerner lá oú d'autres n'y verraient goutte. Il s'agit du temps de repos qui a toujours lieu entre la confection de la mesa et sa crémation. Lorsque l'on termine la préparation de la mesa kallawaya, ce qui peut demander parfois jusqu'á trois heures de manipulations diverses, on marque toujours une pause oú l'on oublie un peu tout ce qu'on vient de faire en mâchant la coca, en buvant, en fumant beaucoup, en observant le paysage, en parlant de la récolte ou du bétail. Ce n'est qu'une demi heure plus tard á peu près que l'on reprend le rite et que l'on brûle la mesa. Bien entendu, cette pause a techniquement quelque chose á voir avec les conclusions tirées par Spare sur les phases d'inhibition du sceau. Les Kallawayas savent que cette pause est indispensable et joue un rôle dans l'efficacité du rituel. Elle fait d'ailleurs partie des signes pouvant, selon eux, permettre de distinguer un expert d'un simple charlatan.

Une dernière remarque encore : Tous les rites de magie á but utilitaire célébrés par les kallawayas se font sans transe particulière, ce qui apporte un démenti formel á la thèse chaote voulant que toute magie, pour être efficace, doive passer par une transe. Même quand il pratique un retour d'âme et a besoin de VOIR, le kallawaya n'a pas nécessité d'entrer en transe. Au contraire, le rituel kallawaya est non seulement efficace, mais il est très ordinaire et se déroule dans le cadre de la conscience quotidienne. Quelques secondes seulement, alors qu'il prie en faisant - autre signe de son expertise - le kallawaya peut s'absorber naturellement. Rien qui puisse être qualifié de transe ou d'extase. Toute sa pratique á but utilitaire repose sur l'ordinaire de la conscience.